Petite grammaire du berbère. 4ème partie : Les verbes dérivés

 

Système de notation du berbère

 

J’utilise le système de notation suivant : voyelles a, i, u ; semi-consonnes w, y ; consonnes b, č, d, f, g, ǧ, h, ḥ, k, l, m, n, q, r, s, ʃ, t, x, z, ʒ, ɣ, ɛ ; et ɛ notent les fricatives pharyngales sourde et sonore, x et ɣ les fricatives vélaires sourde et sonore, h la laryngale (aspiration), q l’occlusive dorso-uvulaire, r la vibrante apicale, č et ǧ les affriquées sourde et sonore. Le point sous la lettre note l’emphase ; le trait sous la lettre note la spirantisation (ex. ) ; le (ʷ) en exposant note la labiovélarisation de la consonne (ex.  kʷ, gʷ). Les majuscules notent les consonnes tendues.

 

Quatre préfixes en berbère permettent de dériver des verbes à partir d’un verbe de base :

S– « causatif : factitif »

Tu– « passif action »

N– « passif état »

M– « réciprocité »

 

Chapitre 1. Les dérivés en S

1.     Morphologie

Le préfixe S– se présente sous 3 formes : S-, Su-, Si-.

  1. S– est la forme la plus fréquente :

SK  « faire passer »

Sbrd  « refroidir »

  1. Su

Sufɣ « faire sortir »

  1. Si

SiGʷd « effrayer »

  1. La plupart du temps la base garde la forme de l’aoriste. Dans certains cas la base n’est pas attestée. D’autre art certains dérivés en S- sont à rapprocher de bases nominales :

udm « le visage »           Sudm « embrasser »

awal « la parole »           Siwl « parler »

imṬi « larme »                SmiṬw « pleurnicher »

Formes des dérivés en S- (P, PN, AI)

P est toujours semblable à A

PN est toujours semblable à P sauf quelques rares exceptions.

AI est semblable à A dans les verbes du type Sbda « faire commencer ». Quand AI est différent de A, il ne se forme jamais par préfixation de T-, mais toujours par alternance :

SK « faire passer »          AI      Ska

Sẓil « rendre bon »          AI      Sẓili

Szur « rendre épais »      AI      Szuru

 

  1. Sens des dérivés en S

Ces dérivés en S– ont une valeur générale de causatif ; mais avec le temps les significations ont été usées, et souvent le verbe dérivé est saisi comme un tout autonome, indépendamment de la base. Par exemple, Sfhm n’est plus analysé comme un causatif de fhm (« faire comprendre ») ; il est pris globalement comme le français « expliquer ».

Quand le lien avec la base est clair et que le dérivé en S– s’analyse comme un causatif, on peut dégager des régularités et des correspondances dans les constructions ; j’examinerai dans l’ordre les bases sans objet ni régime indirect, les bases avec régime indirect, et les bases avec objet.

2.1.          bases sans objet ni régime indirect

Le sujet du verbe de la base (užḍiḍ) devient l’objet du verbe causatif (ažḍiḍ) :

yufrw užḍiḍ « l’oiseau s’est envolé » > iSifrw urba ažḍiḍ « l’enfant a fait s’envoler l’oiseau ».

2.2.           bases avec régime indirect

Quand la base admet un régime indirect, le dérivé causatif l’admet aussi :

iḍuṛ usɣun i Sžṛt « la corde entoure l’arbre » > Sḍuṛx asɣun i Sžṛt « j’ai entouré l’arbre avec la corde ».

2.3.          bases avec objet

Dans ce cas nous avons 2 types de dérivés causatifs : ceux qui expriment le sujet

du verbe de la base sous la forme d’un régime indirect et ceux qui l’expriment sous la forme d’un objet.

  • type à régime indirect

yusy uuba aysum « l’enfant a pris de la viande » > Sisix aysum i urba « j’ai fait prendre de la viande à l’enfant ».

  • type à objet

inḍw urba iɣzr « l’enfant a traversé la rivière » > Snḍwx arba i iɣzr « j’ai fait traverser la rivière à l’enfant ».

 

Chapitre 2. Les dérivés en Tu

1.     Morphologie

Le préfixe de causatif a le plus souvent la forme Tu– (réalisé Tw– devant une base à a– initial) :

ɣz « creuser »                  Tuɣz « être creusé »

bdr « parler »                  Tubdr « faire l’objet d’une conversation »

dgdg « abattre »              Tudgdg « être abattu »

af « trouver »                  Twaf « être trouvé »

aḍi « plier »                    Twaḍi « être plié »

Le préfixe de causatif peut avoir la forme Twa- avec certaines bases :

ž « faire »                        TwaG « être fait »

By « couper »                 TwaBy « être coupé »

iṛḍ « revêtir »                 Twaṛḍ « être revêtu »

Sauf pour de rares exceptions, le préfixe se combine avec l’aoriste de la base.

Formes des dérivés en Tu– (P, PN, AI)

P est toujours semblable à A

PN est toujours semblable à P sauf dans le cas des dérivés de bases trilitères ou quadrilitères qui insèrent un -i- avant la dernière consonne du radical :

bdr « parler »        Tubdr          PN Tubdir

dgdg « abattre »    Tudgdg        PN Tudgdig

 

AI est semblable à A dans les verbes dérivés de bases à voyelle finale du type Tubda « être commencé ». Quand AI est différent de A, il ne se forme jamais par préfixation de T-, mais toujours par alternance :

Tunɣ « être tué »             AI Tunɣa

Tubdr « être discuté »     AI Tubdar

Tudgdg « être creusé »   AI Tudgdag

TwaBy « être coupé »     AI TwaBay

 

  1. Sens des dérivés en Tu

Ils expriment le passif mais sans indication possible de l’agent :

Soit l’énoncé yuḍi urba aḥlas « l’enfant a plié la couverture ». Si on emploie le passif, on pourra dire iTwaḍi uḥlas « la couverture a été pliée », ou mieux « on a plié la couverture » sans qu’il soit possible de nommer l’agent comme en français (par l’enfant).

 

Chapitre 3. Les dérivés en N

1.     Morphologie

Les dérivés en N- (ou Nu-, ou Ni-) sont peu nombreux ; j’en ai relevé 17 au total dans mon corpus.

ḍfṣ« plier »                      Nḍfṣ « être plié »

ṛẓm « détacher »             Nuṛžm « se détacher »

fsl « lâcher »                   Nufsl « être lâché »

ažm « puiser »                Nižm « être plein jusqu’au bord »

Formes des dérivés en N– (P, PN, AI)

P est toujours semblable à A

PN est toujours semblable à P sauf dans quelques verbes qui insèrent un –i– avant la dernière consonne du radical :

Nḍfṣ « être plié »            PN Nḍfiṣ

AI se forme par préfixation de T-, ( avec ou sans alternance) :

Nžla « être perdu »         AI TNžla

Nḍfṣ « être plié »            AI TNḍfaṣ

Nižm « être plein »                    AI TNižim

Nufsl « être lâché »         AI TNufsul

  1. Sens des dérivés en N-

Ils ont un sens de passif mais ils expriment un état plutôt qu’une action ( comme le font les dérivés en Tu-).

Chapitre 4. Les dérivés en M

1.     Morphologie

Les dérivés en M– sont très nombreux et très usuels. Le préfixe M- a diverses variantes : m-,  my-, myu-, mya-, Mu-. Les plus fréquentes sont M– et m-.

M– apparaît :

  • devant les bases bilitères à 2 consonnes relâchées :

nɣ / Mǧnɣ « se battre »

  • devant les bases trilitères à 3 consonnes relâchées :

dfɛ / Mdfɛ « se pousser l’un l’autre »

  • devant les bases à voyelle finale de schème cv ou ccv:

zu / Mzu « aboyer ensemble »

hda / Mhda « se donner des cadeaux »

ɣlu / Mɣlu « s’épier »

  • devant les bases à voyelle intérieure –a– de schème cac, M– et m– alternent:

sal / Msal « se poser des questions »

ḥaz / mḥaza « se rapprocher l’un de l’autre »

ẓuṛ / mẓuṛu « se rendre visite »

 

m– apparaît dans tous les autres cas :

dṚ / mdṚa « se nuire »

bDl / mbDal « prendre la place l’un de l’autre »

dgdg / mdgdag « s’abattre »

ṛBa / mṛBa « s’éduquer l’un l’autre »

ɣawl / mɣawal « se précipiter ensemble »

Dirz / mdiriz « reculer ensemble »

 

  1. Devant les bases à voyelle intérieure –a– de schème cac, M– et m– alternent :

sal / Msal « se poser des questions »

ḥaz / mḥaza « se rapprocher l’un de l’autre »

ẓuṛ / mẓuṛu « se rendre visite ».

 

Le radical de la base peut rester le même ou présenter une alternance :

  • nɣ / Mnɣ

hda / Mhda

sal / Msal

if / myif

  • ajout d’une voyelle à la finale ou avant la dernière consonne du radical :

ḥaz / mḥaza « se rapprocher l’un de l’autre »

ẓuṛ / mẓuṛu « se rendre visite ».

dṚ / mdṚa « se nuire »

bDl / mbDal « prendre la place l’un de l’autre »

dgdg / mdgdag « s’abattre »

ɣawl / mɣawal « se précipiter ensemble »

Dirz / mdiriz « reculer ensemble »

 

Formes des dérivés en M– (P, PN, AI)

Sauf exceptions, P et PN sont semblables à A,

  • L’AI se forme par préfixation de T– (avec parfois l’ajout d’une voyelle à la finale ou avant la dernière consonne du radical) :

Mɣaṛ / TMɣaṛ « s’appeler »

Mnɣ / TMnɣa « se tuer »

myif / Tmyifi « se surpasser »

myiṛḍ / myiṛiḍ « s’habiller »

Msɣ / TMsaɣ « être acheté »

MuNḍ / TMuNuḍ « être tordu »

 

  1. Sens des dérivés en M-

Si l’on met à part 6 dérivés en M- de sens passif, le préfixe M- implique toujours qu’on se fait quelque chose l’un à l’autre ou qu’on fait quelque chose ensemble.

Dérivés à sens passif :

 

Msɣ   « être acheté »

Mžr   « être jeté »

Mnz   « être vendu »

Muš   « être donné »

Miẓḍ  « être tendu »

Mug  « être fait »

 

Rappelons qu’on peut dériver des verbes en M- à partir de n’importe quelle base (à objet, à régime indirect, ou sans objet ni régime indirect).

2.1.          base à objet

  • Quand le verbe dérivé en M– n’a pas d’objet explicite, on a la valeur réciproque : les protagonistes (sujets) jouent chacun à leur tour le rôle d’agent et de patient.

La iTmɣawal uryaz d tmṬut « l’homme et la femme s’efforcent de se rejoindre ».

  • Quand le verbe dérivé en M– a un objet explicite, : les protagonistes (sujets) jouent chacun à leur tour le rôle d’agent et de bénéficiaire.

iMḍfaṛ uryaz lflus i urba « l’homme et l’enfant se sont prêté de l’argent ».

2.2.          base à régime indirect

La iTMḥdarn imDukal « les amis s’entr’aident »

2.3.          base sans objet ni régime indirect

mxMaṛ        « jouer ensemble »

Mnɛam        « se répondre oui l’un à l’autre ».

Remarque sur le sujet des verbes dérivés en M-.

Ces verbes peuvent avoir un sujet pluriel (personnes 4, 5, 6) ou singulier (personne 1, 2, 3) ; dans ce dernier cas on a toujours un complément régi par akd ou par d :

imyafa uryaz akd urba « l’homme et l’enfant se sont trouvés ».

 

 

Table des matières

 

Chapitre 1. Les dérivés en S- 2

  1. Morphologie. 2

Le préfixe S- se présente sous 3 formes : S-, Su-, Si-. 2

Formes des dérivés en S- (P, PN, AI) 2

  1. Sens des dérivés en S. 2

2.1.      bases sans objet ni régime indirect 3

2.2.      bases avec régime indirect 3

2.3.      bases avec objet 3

Chapitre 2. Les dérivés en Tu- 4

  1. Morphologie. 4

Formes des dérivés en Tu- (P, PN, AI) 4

  1. Sens des dérivés en Tu. 5

Chapitre 3. Les dérivés en N- 5

  1. Morphologie. 5

Formes des dérivés en N- (P, PN, AI) 5

  1. Sens des dérivés en N- 5

Chapitre 4. Les dérivés en M- 6

  1. Morphologie. 6

Formes des dérivés en M- (P, PN, AI) 7

  1. Sens des dérivés en M- 7

2.1.      base à objet 8

2.2.      base à régime indirect 8

2.3.      base sans objet ni régime indirect 8