Comment décrire les systèmes verbaux

Fernand BENTOLILA

 

Le système verbal est la partie la plus structurée de la langue, celle où l’application de la théorie descriptive devrait pouvoir donner les meilleurs résultats, et peut-être aussi, celle où la spécialisation aiguise notre curiosité et nous fait découvrir sans cesse des beautés nouvelles.

L’idéal serait de définir une méthode qui permette de donner des descriptions homogènes de différents systèmes verbaux[1] ; homogènes parce que fondées sur des principes théoriques identiques. On pourrait ainsi fournir des matériaux plus fiables à la typologie et la comparaison des langues. J’ai puisé les principes théoriques que je propose ici dans la tradition saussurienne et dans l’enseignement d’André Martinet[2].

 

1.    Cadre théorique

Je m’inspire d’un article d’André Martinet, paru pour la première fois en 1970 à Bruxelles dans Linguistique contemporaine, Hommage à Eric Buyssens ; en quelques pages il offre une synthèse remarquable des points essentiels de la doctrine fonctionnaliste en matière de syntaxe. Je les rappelle ici.

En quoi consiste le travail du linguiste descripteur ? La spécificité des tâches qui l’attendent apparaîtra mieux si l’on prend l’exemple d’une langue non encore décrite, c’est-à-dire pour laquelle on ne possède pas d’outils comme une grammaire ou un dictionnaire. Rappelons ici une vérité banale : ce qui est premier dans les langues, c’est l’oral. Beaucoup de langues parlées actuellement dans le monde n’ont pas d’écriture ; et même beaucoup de langues ont disparu, ont cessé d’être parlées sans avoir jamais été écrites. Donc le matériau premier dont il dispose c’est ce qu’il entend, c’est-à-dire des énoncés, des suites phoniques, une « chaîne parlée » comme celle que Raymond Queneau s’amuse à noter au début de Zazie dans le métro : doukipudonktan « d’où qu’ils puent donc tant ? ». Ce flux sonore constitue un corpus que l’on note phonétiquement. La taille du corpus recommandé pour une description s’évalue en durée d’enregistrement ou en nombre de pages d’une notation écrite ; elle peut varier en fonction du type d’étude menée. Par exemple, pour ma grammaire d’un parler berbère j’avais réuni un corpus de 400 pages manuscrites.

Dans un premier temps le linguiste dégage les unités significatives minimales[3] (désormais je dirai unités pour unités significatives minimales). Qu’est-ce qu’on entend par unité ? Partons de la notion de mot ; par exemple, dans l’énoncé écrit Pierre vendra des pommes, il y a 4 mots, c’est-à-dire 4 segments séparés par des blancs. Mais un mot peut comporter plusieurs unités ; c’est le cas de vendra, formé du verbe vendre et du futur. Pour dégager ces unités, les linguistes se servent d’une opération appelée commutation. On remplace un segment de la chaîne ou de l’énoncé par un autre segment (ou on le supprime). Si cela entraîne un changement de sens l’opération de commutation a réussi : le segment remplacé est bien une unité puisqu’il peut s’opposer à un autre segment ou à rien avec effet de sens. Par exemple la commutation de vendra avec achètera dans notre énoncé de départ nous permet de dégager 2 unités : les verbes vendre et acheter. La commutation de vendra [vãdra] avec vend [vã] c’est-à-dire la suppression du segment [-dra] nous permet de dégager 2 unités : le futur et le présent. Il faut souligner l’importance de cette procédure qui pourrait paraître une ascèse inutile aux yeux du lecteur : sans cet instrument théorique, la description des langues ne peut parvenir à aucun résultat solide. Les unités ne sont pas données au linguiste ; il doit les découvrir et prouver leur statut d’unité au moyen de la commutation.[4]

Ce 1er temps du travail du linguiste, Martinet préfère l’appeler dégagement des unités plutôt que segmentation à cause de 2 types de difficultés rencontrées au cours de cette opération : les amalgames et les signifiants discontinus.

Soit l’énoncé il ne va pas au théâtre. Le segment au [o] comporte 2 unités que la commutation rend visibles : si on remplace théâtre par hôtel on obtient il ne va pas à l’hôtelau commute automatiquement avec à l’. On dit que au est l’amalgame de à + le.

Considérons maintenant la forme de la négation ne…pas. On constate qu’elle ne constitue pas un segment phonique continu mais qu’elle est composée de 2 éléments ne et pas séparés par le verbe va. On dit que la négation en français a un signifiant discontinu ne…pas.

Dans un 2ème temps, le linguiste procède à l’identification des unités qu’il a dégagées. Le corpus et les commutations lui ont livré différentes occurrences (apparitions, emplois) de suites phoniques identiques. Si le segment [kafe] apparaît 15 fois il n’aura aucun mal à « identifier » toutes ces occurrences et à affirmer qu’on a affaire à la même unité café même si le sens de cette unité peut varier d’un emploi à l’autre ; on parle alors de polysémie. Dans d’autres cas on ne sait pas s’il s’agit de polysémie ou d’homonymie. Enfin certaines unités présentent des variations de forme : ainsi le verbe aller présente plusieurs radicaux : il va ~ il allait ~ il ira ~ qu’il aille. Cet exemple est intéressant car il nous permet de préciser le rôle que Martinet assigne à la morphologie. Pour lui ce n’est pas simplement la partie de la grammaire qui étudie la forme des mots ; elle a pour tâche de répertorier les variantes formelles des unités et de donner leur conditionnement c’est-à-dire les règles qui président à leur occurrence. Ainsi pour le verbe aller la variante [i-] est conditionnée par le futur (il i-ra); la variante [al-] par l’imparfait (il all-ait) etc…

Ce genre de variations formelles se rencontre dans beaucoup de langues : rappelons-nous les verbes irréguliers de l’anglais, du latin et du grec ancien.

Au cours du 3ème temps on range les unités dans des classes ; selon Martinet, « Forment une classe les monèmes qui présentent les mêmes compatibilités, à la condition qu’ils s’excluent[5] mutuellement à un même point de la chaîne ».[6] Le terme de compatibilités semble choisi à dessein pour son caractère vague comme un hypéronyme qui permettrait de ne pas entrer dans le détail des fonctions syntaxiques. On pourrait dire aussi bien « possibilités de relations » ou « relations possibles »[7]. Martinet dans son enseignement et dans sa pratique descriptive ne retenait que les compatibilités de classe à classe et il les prenait toutes en compte ; enfin il excluait tout recours aux fonctions dans la définition des classes. Ces trois points méritent une réflexion critique.

On peut en effet se demander si l’on doit prendre en compte toutes les compatibilités ou seulement une partie d’entre elles ? Dans le 1er cas on va vers des taxinomies qui divisent à l’infini, répertoriant une poussière de classes peu fournies. On aboutit à une description illisible pour le lecteur mais également pour le descripteur lui-même.

Il est à noter que toutes les compatibilités ne sont pas équivalentes. Certaines sont plus importantes que d’autres pour la caractérisation différentielle des classes. En français, par exemple, on pourrait fort bien définir la classe des noms seulement par la compatibilité avec la classe des DGN (déterminants grammaticaux du nom). Toujours en français le cas de quel ? est intéressant à cet égard. Bien qu’il ait une compatibilité qu’il ne partage pas avec les autres DGN, à savoir la possibilité de fonctionner comme prédicat à copule (quel est cet homme ?), je le range avec les DGN car la compatibilité avec les noms me paraît plus importante. [8]

Une autre question peut se poser à propos de compatibilités. Doit-on s’en tenir strictement aux compatibilités de classe à classe ou bien peut-on avoir recours à d’autres types de compatibilités, comme par exemple la compatibilité avec une unité ? Pour définir la classe des nominaux quantitatifs en français[9]  j’ai eu recours aux trois caractéristiques suivantes que j’ai utilisées comme critères, comme discriminants :

(1) l’expansion par de ou d’entre + nominal au pluriel.

je connais quelques uns de ces étudiants

  cette expansion nominale peut être  pronominalisée par en :

   j’en connais quelques uns.

(2) l’expansion par de + adjectif.

il y en a quelques uns de sympathiques.

(3) l’expansion par une relative.

il y en a quelques uns  qui travaillent.

Notons que pour (1), ce qui est pertinent ce n’est pas la compatibilité avec les noms en soi mais la possibilité de pronominaliser l’expansion partitive par le pronom en.  Le recours à ces trois critères (en, de + adjectif, relative) permet d’opérer une partition dans les pronoms indéfinis de la grammaire traditionnelle et de regrouper dans  une 1ère classe des  unités qui expriment la quantité et fonctionnent comme des représentants ; à la suite de Brunot et d’autres devanciers, je les appelle « quantitatifs ». Cette désignation reflète bien l’homogénéité fonctionnelle et sémantique de la classe : les unités regroupées ici sont des anaphoriques en même temps que des quantitatifs ; tandis que les unités de la 2° classe ne satisfont qu’à deux des trois critères (de + adjectif, relative) et n’ont pas cette valeur anaphorique : je propose de les appeler « indéfinis proprement dits ».

Peut-on se passer de faire référence aux fonctions et s’en tenir aux possibilités relationnelles sans plus de précision ? Pour ma part, dans ma pratique de descripteur, je n’y ai pas réussi.

Par exemple, en berbère les adverbes et les pronoms interrogatifs se caractérisent par une seule et même compatibilité (avec les verbes). Si on ne fait pas référence aux fonctions (sujet, objet / circonstant) on aboutit à la même définition pour les deux classes, ce qui n’est guère satisfaisant.

Rappelons que toutes les classes syntaxiques sont postulées par le linguiste descripteur pour rendre compte du fonctionnement de la langue à l’étude. Ce ne sont pas des catégories universelles définies a priori et valables pour toutes les langues.

Les données brutes, premières que nous livre le corpus, ce sont des syntagmes comme dansons, danserez, avait dansé etc…Pour rendre compte de cet ensemble, le linguiste descripteur postule une entité unique (le verbe danser) et une série de DGV (déterminants grammaticaux du verbe, tels que l’imparfait, le futur, le plus que parfait etc…).

Le descripteur pourrait poursuivre son analyse au-delà du verbe, et remonter à une entité supérieure, la racine [dãs] qui rendrait compte à la fois du verbe danser et des noms danse, danseur.

Ce segment [dãs] ne peut être rangé ni dans la classe des verbes ni dans celle des noms. Ce n’est pas une unité « concrète » de la langue ; il n’est pas doté d’un comportement syntaxique spécifique. C’est une abstraction, un principe (forme / sens) présent dans différentes unités, mais ne constituant pas lui-même une unité.

Le recours à une racine comme [dãs] est très utile quand on étudie la « formation des mots », mais n’apporte aucune clarté à l’analyse syntaxique. Le syntacticien a besoin « d’unités concrètes », prêtes à l’emploi en quelque sorte.

Il posera donc une classe des verbes susceptible d’être déterminée par des classes de DGV. Dans certaines langues, les descripteurs ont du mal à définir de façon claire une classe de verbes. J. M. Builles, pour la variété merina de malgache, a recours au déterminant passé (nu ou n). Les verbes, seules unités de la langue à pouvoir être déterminées par le passé sont tous des unités complexes, des dérivés constitués d’une base accompagnée d’un ou de plusieurs affixes dont l’un est nécessairement un affixe de voix.

En chinois, le problème se pose de façon plus cruciale. Beaucoup d’unités peuvent avoir des fonctionnements multiples qui les apparentent tantôt à des noms, tantôt à des verbes et tantôt à des adjectifs. Le descripteur est alors obligé de recenser ces types de fonctionnement pour chaque unité, dans un corpus donné, et d’établir des statistiques pour dégager le type le plus fréquent et pour en conclure que telle unité est “majoritairement” un nom, un verbe ou un adjectif.

Quand nous parlons de déterminants grammaticaux du verbe, nous entendons des éléments subordonnés au verbe mais qui, en outre, appartiennent à des classes grammaticales, c’est-à-dire à des classes aux effectifs limités et dont la fréquence moyenne est élevée. Ces classes grammaticales s’opposent aux classes lexicales qui comportent un très grand nombre d’unités dont la fréquence moyenne est basse. En français, les pronoms personnels constituent une classe grammaticale (avec en tout cinq unités : je, tu, il/ ils, nous, vous) ; au contraire, les noms, les verbes, les adjectifs qualificatifs constituent des classes lexicales.

 

L’ensemble de ces classes de DGV constitue ce qu’on appelle le système verbal. C’est dans l’établissement de ces classes de DGV que la méthode descriptive se révèle le plus efficace.

Les descripteurs, depuis longtemps, ont pris l’habitude de présenter les DGV sous la forme d’un tableau unique. Les grammaires traditionnelles donnaient à ces tableaux le nom de conjugaisons. Il s’agissait de regrouper toutes les formes possibles d’un même verbe. Bien sûr, ce regroupement se faisait peu ou prou suivant certaines lois d’organisation, de structuration. Par exemple, pour le latin, le tableau ressemblait aux axes de coordonnées des mathématiciens et donnait en abscisses les modes et en ordonnées les temps[10] On trouve des tableaux analogues dans certaines grammaires du français[11]. Je voudrais montrer ici que de tels tableaux ne donnent pas une image adéquate du système verbal que nous dégageons dans notre cadre théorique et peuvent même être nuisibles si on les utilise dans l’enseignement du français. En effet ils mettent en abscisses les « modes » et en ordonnées les « temps » ; et la représentation partielle que je reproduis ci-dessous pourrait faire croire que dans le syntagme verbal (désormais je dirai SV) il faisait nous aurions 2 DGV (indicatif et imparfait), et dans le SV il fît nous aurions subjonctif et imparfait ; et, pire, que dans il faisait comme dans il fît nous avons la même unité imparfait.

 

  indicatif subjonctif
Imparfait Il faisait Il fît

 

En outre, d’une part ils regroupent sous l’appellation de modes ou de temps des réalités fort disparates, et d’autre part ils risquent de donner l’illusion que tous les syntagmes verbaux qui y figurent forment un ensemble homogène et sont susceptibles de s’opposer l’un à l’autre dans tous les contextes. J’évoquerai brièvement les problèmes posés par les modes et les temps puis je traiterai plus en détail la question des contextes.

En français on appelle modes des choses aussi différentes que l’indicatif, le subjonctif, le conditionnel, l’impératif, l’infinitif et le participe. Beaucoup de descripteurs s’accordent pour mettre à part les deux derniers et les traiter comme des dérivés hybrides dont le comportement tient à la fois du verbe et du nom.

On le voit, ces principes théoriques sont clairs et peu nombreux. Mais quand on les applique à la description d’une langue précise, ils peuvent donner lieu à de grandes divergences. L’exposé qui va suivre est une modeste contribution pour éviter ce danger. Dans une première partie, j’opposerai les déterminants grammaticaux du verbe aux marqueurs d’opérations énonciatives, aux subordonnants[12] et aux affixes de dérivation. Dans une deuxième partie, je passerai d’abord en revue les difficultés liées au dégagement de ces déterminants grammaticaux du verbe, puis j’évoquerai le cas des auxiliaires et de la grammaticalisation, la hiérarchisation des déterminants grammaticaux du verbe, leur classement et leur mise en tableau, et enfin leurs contextes d’occurrences.

2. Les déterminants grammaticaux du verbe ne sont ni des marqueurs d’opérations énonciatives, ni des subordonnants ni des affixes de dérivation.

 

Une des premières tâches qui incombent au descripteur d’un système verbal consiste à bien distinguer entre les déterminants grammaticaux du verbe et des segments qui leur sont assimilés par certaines traditions grammaticales pour des raisons le plus souvent d’ordre morphologique et parfois aussi d’ordre conceptuel. Il s’agit des marqueurs d’opérations énonciatives, des subordonnants (conjonctions de subordination) et des affixes de dérivation.

 

 

 

2.1. Opération énonciative ou déterminant grammatical du verbe ? le cas de l’impératif

 

L’impératif occupe une place à part dans le système verbal. Dans beaucoup de langues, il pose des problèmes lors de l’établissement des classes de déterminants grammaticaux du verbe. Par exemple, André Martinet[13] range l’impératif du français dans la classe des modes ; mais il ajoute qu’il ne peut pas coexister avec les temps : on pourrait donc tout aussi bien le ranger dans cette classe des temps.

En berbère, l’impératif peut coexister avec l’aoriste et l’inaccompli, mais non avec l’accompli ni avec La (“réel”) ou ad (“non réel”). Par exemple pour « jeter » on a žr « jette » (le verbe est déterminé à la fois par l’impératif et par l’aoriste) vs Gar « jette plusieurs fois » (impératif + inaccompli).

L’accompli exclut l’inaccompli et ad. L’inaccompli peut coexister avec La et ad  ; ce qui donne lieu à deux classements possibles :

1) Classe I :  aoriste, inaccompli, accompli

Classe II : ad, La, impératif

 

2) Classe I : accompli, impératif

Classe II :  aoriste, inaccompli

Classe III : ad, La.

 

En grec moderne, une fois qu’on a défini une classe bien distincte de déterminants aspectuels (comprenant trois unités : le continu[14], l’aoriste et le parfait), il nous reste à répartir les 5 unités suivantes : passé, impératif, na (“volonté”), θa (“intentionnalité”), as (“optatif”).

na, θa et as s’excluent l’un l’autre mais chacun d’eux peut coexister avec le passé. Donc, si l’on constitue une classe {na, θa, as}, on ne pourra pas y inclure le passé. Mais l’impératif est en rapport d’exclusion avec toutes les unités en question, c’est-à-dire qu’il ne peut coexister ni avec le passé ni avec na, θa ou as ; ce qui donne deux classements possibles :

1)  Classe I : passé, impératif

Classe II : na, θa, as

2)  Classe I : passé

Classe II : na, θa, as, impératif

Ce caractère marginal de l’impératif devrait nous inciter à reconsidérer son statut au sein du système verbal. En fait, l’impératif permet de réaliser une opération énonciative spécifique (l’injonction) et ne s’oppose pas tant aux autres DGV qu’aux opérations énonciatives et en particulier aux deux plus importantes, à savoir l’assertion et l’interrogation. En français, par exemple, l’impératif ne s’oppose pas à l’imparfait comme le futur s’oppose à ce même imparfait ; il s’oppose à l’imparfait comme une injonction peut s’opposer à une assertion à l’imparfait ; il s’oppose en bloc à tous les DGV qui peuvent se réaliser dans l’assertion ou l’interrogation.

En français, ces opérations énonciatives n’apparaissent pas clairement car elles ne sont pas marquées par des unités segmentales. Au contraire, dans des langues comme le coréen ou le phuerhepecha[15], on peut opposer trois opérations énonciatives (l’assertion, l’interrogation et l’injonction), marquées par des unités segmentales spécifiques. En coréen, ces unités qui apparaissent obligatoirement dans tout énoncé à prédicat verbal, toujours à la même place (à la fin) sont, comme on pouvait le prévoir, en rapport d’exclusion mutuelle car on ne peut en même temps asserter et interroger, ou asserter et donner un ordre.[16]

. Chacune d’elles présente des variantes conditionnées par le rapport hiérarchique (ou “honorifique”) entre le locuteur et l’interlocuteur : dans un registre honorifique donné et en combinaison avec un verbe donné, on opposera ta “déclaratif”, ni “interrogatif” et la “impératif”.

Il est manifeste que leur spécificité les situe sur un tout autre plan que les “vrais” DGV que sont uss (“accompli”) et gess (“futur”).

 

 

Peut-être faudrait-il considérer comme un hasard morphologique l’incidence de l’impératif sur le verbe (dans beaucoup de langues), un peu comme le pluriel, en français, tombe souvent sur l’article qui détermine le nom alors que le vrai noyau, c’est le nom lui-même (le chat / les chats, [lə ša / le ša]).

Rappelons que cette incidence morphologique est très réduite en français puisque la forme de l’impératif est la plus dépouillée qui soit : elle est toujours semblable au présent de l’indicatif (sauf pour les verbes irréguliers être, avoir et savoir) ; en fait l’impératif est surtout marqué par l’absence de pronom personnel sujet.

Pour toutes ces raisons, il vaut mieux mettre l’impératif à part au moment de donner une image du système verbal d’une langue. Ceci n’empêchera pas le descripteur d’y revenir, une fois qu’il aura dégagé les oppositions fondamentales qui sous-tendent le système verbal de l’assertion pour voir si elles se retrouvent dans l’injonction. En d’autres termes, selon les langues, on pourra y retrouver ou non certaines oppositions aspectuelles dégagées dans l’assertion. En français, il existe bien une forme composée de l’impératif (aie fait) ; mais l’usage de cet impératif “parfait” est trop limité pour être probant.

En revanche, en grec ou en berbère, on pourra opposer deux aspects à l’impératif :

  1. fere “porte!” (une fois) ~ ferne “porte!” (plusieurs fois, de façon régulière).

fae “mange!” (une fois) ~ troge “mange!” (plusieurs fois, de façon régulière).

berb. žr “jette!” (une fois) ~  Gar “jette!” (plusieurs fois, de façon répétée).

On cite parfois le cas du latin comme exemple d’intégration de l’impératif dans le système verbal. Il est vrai que cette langue oppose un impératif futur amato à un impératif présent ama. Cet impératif futur selon Ernout et Thomas (Syntaxe latine, p. 213-214) “indique un ordre d’exécution non immédiate”. En fait, à l’époque classique, cet impératif est un archaïsme. Il en va de même pour l’impératif futur médio-passif (amator, amantor) qui se trouve surtout en poésie.

2.2 Subordonnant ou DGV ?

 

Parfois le descripteur, face à une unité donnée, pourra se demander s’il a affaire à un déterminant ou à un subordonnant. Ce type de problème se retrouve dans des langues aussi différentes que l’amharique, l’ingouche, le japonais, le montagnais, le turc ou le wallisien — avec, chaque fois, une coloration spécifique. Pour montrer de quoi il s’agit, je prendrai l’exemple du latin analysé par Ernout et Thomas (Syntaxe latine, p. 247) :

 

“Le latin laisse entrevoir encore dans certains tours l’ancienne autonomie des propositions : des constructions comme cave cadas “prends garde de tomber”, volo facias “je veux que tu fasses” signifiaient proprement “prends garde, tu pourrais tomber”, “fais-le, je le veux”. Les subjonctifs cadas, facias se justifiaient par eux-mêmes comme marquant la possibilité ou la volonté, et ils étaient simplement juxtaposés. C’est à cet état dit de la parataxe et dont il subsiste généralement des traces dans des formules de la langue parlée qu’a succédé celui de la subordination…”

 

Pour Ernout et Thomas, les subordonnants (conjonctions de subordination) sont à l’origine des adverbes et comme tels ne régissaient pas le subjonctif. C’était en quelque sorte la valeur propre du subjonctif qui induisait le lien de dépendance. Mais, peu à peu, le subjonctif “tendit à élargir son domaine en phrase dépendante et à s’employer sans valeur propre comme signe de la subordination”.

Donc, en latin classique, on ne peut pas dire que le subjonctif joue à lui tout seul le rôle d’un subordonnant ; toutefois, il fonctionne comme un composant, un adjuvant de subordonnant.

Cet exemple du latin devrait nous convaincre de la fluidité de nos catégories et de la possibilité pour une unité de passer insensiblement du rôle de déterminant grammatical du verbe à celui de subordonnant. Considérons en français le tour parataxique suivant : il m’en ferait cadeau, je n’en voudrais pas  ; si ce tour s’était développé (avec une très grande fréquence) au point d’évincer les autres procédés utilisés pour marquer l’hypothèse, ou d’alterner avec eux, on aurait pu parler d’une grammaticalisation de la forme en –rait avec valeur de subordonnant hypothétique (en SV1 c’est-à-dire dans la première position d’une séquence SV1-SV2).

On trouve un phénomène comparable en amharique où, pour exprimer l’irréel du passé, on peut avoir le tour suivant qui réitère le même SV ( + parfait) dans l’hypothèse et dans la conséquence :

Ex : bä fällägä bä mäṭṭa “s’il avait voulu, il serait venu”. La grammaticalisation est ici plus achevée qu’en français mais, comme apparaît à la fois dans la subordonnée et dans la principale, il vaut peut-être mieux ne pas en faire un subordonnant et le considérer comme un DGV exigeant la co-présence du parfait ; l’ensemble est interprété comme une parataxe : “il aurait voulu, il serait venu” > “s’il avait voulu, il serait venu”.

On ne peut pas donner de règle générale : il faut examiner les faits dans le contexte particulier de chaque langue et voir si le processus de grammaticalisation est achevé ou non.

En berbère, par exemple, pour le morphème ad, ce processus est en cours : je considère ad d’abord comme un DGV (exprimant le “non réel”), puis j’explique par une parataxe la valeur (finale ou autre) qui l’apparente à un subordonnant.

Ex : Gʷdx ad iṛaḥ  “je suis dans la crainte, il risque de partir” > “je crains qu’il ne parte”.

 

En grec moderne, na peut être considéré comme un DGV dans le premier des deux exemples suivants, et comme un subordonnant dans le deuxième[17] :

na zei kaneis  è na mè zei “être ou ne pas être”

mporei na to xekhase “il se peut qu’il l’ait oublié”.

En japonais, malgré une tradition qui l’intègre dans la “conjugaison”, on a tout intérêt à faire de l’hypothétique un subordonnant, car le SV qu’accompagne ce morphème ne peut pas être le prédicat (principal) d’un énoncé ; il constitue comme subordonnée la proposition où il figure ; il rend nécessaire la présence d’un prédicat (principal) auquel il puisse se rattacher.

Ex : tabe-reba, hutoru “si (pourvu que) tu manges, tu grossis”

tabe-tara, hutoru “si tu as mangé (après avoir mangé), tu grossis”[18].

Le cas du turc[19] est intéressant, car cette langue possède une classe de DGV (progressif, aoriste, parfait, etc.) et un suppositif sa / se qui peut co-exister avec tous ces DGV. Même si, formellement, le suppositif semble faire partie de la conjugaison, il vaut mieux le considérer comme un subordonnant. postposé qui marque l’hypothèse.

Exemple du verbe sev– “aimer” :

avec le progressif : seviyor-sa “s’il aime”

avec l’aoriste ; sever-se “s’il a l’habitude d’aimer”

avec le parfait de constatation ; sevdiy-se “s’il a aimé”, etc…

 

2.3 Affixe ou DGV ?

Nous venons de voir qu’il ne fallait pas confondre des marqueurs d’opération énonciative ou des subordonnants avec des DGV.

Nous sommes confrontés maintenant à un problème encore plus épineux qui consiste à distinguer entre affixe et DGV. Ce problème, je me contenterai de l’évoquer brièvement, d’une part parce qu’il a déjà fait l’objet d’un débat[20] — qui n’a pas permis de dégager une solution pratique —, et d’autre part parce qu’il constitue un cas particulier d’un problème plus général, celui de la hiérarchisation des DGV concomitants que je traiterai plus loin.

Il n’est pas toujours facile de trancher entre les deux, c’est-à-dire de décider devant une séquence si l’on a affaire à un complexe dérivé (c’est-à-dire une nouvelle unité à part entière) ou à un syntagme (noyau + DGV).

 

Pour André Martinet , le synthème[21] est “un signe linguistique que la commutation révèle comme résultant de la combinaison de plusieurs signes minima mais qui se comporte vis-à-vis des autres monèmes[22] de la chaîne comme un monème unique”. L’auteur précise les deux implications de sa définition :

1) le synthème doit pouvoir s’intégrer dans une classe de monèmes (unités significatives) déjà établie,

2) aucun des composants du synthème n’entretient de relation propre avec un monème étranger au synthème, ne peut recevoir de détermination particulière.

Or, dans le cas qui nous occupe ici, la discrimination entre synthème (unité dérivée) et syntagme est rendue plus difficile du fait que ces deux critères se réduisent à un seul. En effet, le deuxième critère est inopérant puisque ni les affixes, ni les DGV, ne peuvent recevoir de détermination. Il ne nous reste donc que le premier critère. Prenons un exemple concret : quand, en français, on rencontre un complexe comme donnait (verbe donner + imparfait), qu’est-ce qui nous permet de l’interpréter comme un syntagme plutôt que comme un synthème — c’est-à-dire de voir dans l’imparfait un DGV plutôt qu’un affixe ? André Martinet (Syntaxe générale § 3.9) applique le premier critère et conclut : “L’ensemble donnait n’est […] pas un synthème puisque, s’il a certaines compatibilités du verbe comme les modes et les voix, il ne peut s’accommoder des temps : *donnait-ait est impossible. Au contraire, et je cite toujours Martinet (§ 3.6), “le monème (il) prend et le synthème (il) entreprend se combinent tous deux avec les mêmes modalités verbales (temps, modes, voix).”

Il est à noter que la démonstration de Martinet se situe implicitement en un temps où la phase heuristique est assez avancée pour qu’on ait déjà dégagé des DGV “incontestables”, essentiels : pour décider si entreprendre appartient bien à la même classe que prendre, il vérifie si entreprendre est compatible avec les mêmes DGV qu’il a dégagés pour prendre (temps, modes, voix).

 

Pour sortir de cette difficulté, je voudrais proposer une autre approche. Il y a en général consensus entre les descripteurs pour voir des dérivés nominaux dans les infinitifs, les supins, les noms d’action, les noms d’agent et les participes[23].

Dans le cas des complexes verbaux, les opinions peuvent diverger. Dans certaines langues, le verbe accompagné du passif, du factitif ou du réciproque se donne formellement comme un verbe dérivé par suffixation ou préfixation à partir d’une base. C’est le cas de langues sémitiques comme l’arabe, le berbère ou l’hébreu. En malgache, J. M. Builles est même amené à ne considérer comme verbes que des dérivés comprenant un affixe de voix. Mais en français, la présence de l’auxiliaire être et aussi le poids de la tradition empêchent certains descripteurs de considérer le verbe au passif comme un nouveau verbe à part entière ; ils préfèrent y voir un verbe déterminé par un DGV. Peut-être qu’après tout il n’est pas si important de pouvoir étiqueter telle ou telle unité comme DGV ou comme affixe. Mais quelle que soit la décision finale prise par le descripteur, il faudra au moins établir une hiérarchie entre ces unités quand elles co-existent comme déterminants d’un même noyau verbal (voir infra, § 3.6).

 

 

 

 

 

 

3. Difficultés intrinsèques liées au dégagement même des unités

 

Nous venons de voir comment on devait s’efforcer de distinguer les DGV des marqueurs d’opération énonciative. Nous allons maintenant traiter de difficultés intrinsèques liées au dégagement même des unités (DGV) : a-t-on, dans tel cas donné, une unité ou rien, dans tel autre cas, une unité ou deux unités, une unité ou une variante d’unité ? Le même segment identifié ici comme unité, peut-il être ailleurs un simple formant (composant d’une unité) ?

 

3.1 Unité ou rien ?

 

Il est souvent difficile de décider si l’on a affaire à une unité ou à rien. Doit-on, par exemple, poser en français une unité “présent-de-l’indicatif” ? Dans le SV (il) fait, avons-nous {faire + présent} ou simplement la “forme nue” du verbe faire ? Martinet[24]  s’appuie sur le caractère dépouillé de la forme et sur l’absence de signifié spécifique pour soutenir que dans (il) fait, nous avons la « forme nue » du verbe, c’est-à-dire le verbe faire sans aucun déterminant.

Rappelons que, lorsqu’il s’agit de description morphologique, les linguistes ont souvent recours à la forme la plus dépouillée qu’ils utilisent comme base de comparaison. Par exemple, en français, pour décrire la forme (il) chantait, on part du présent (il) chante [šãt]  et on dit que l’imparfait -ait  [ɛ]  s’ajoute à cette base pour former le syntagme chantait  [šãt-ɛ].

Mais ce caractère dépouillé du présent n’est pas général ; et plusieurs verbes ont un présent “étoffé” : avoir, être, aller, faire… Bien sûr, il s’agit de verbes irréguliers, mais ces verbes sont très fréquents. Le deuxième argument invoqué par Martinet — l’absence de spécificité du signifié — n’emporte pas non plus l’adhésion. Il est vrai que, suivant les contextes, le présent pourra évoquer un procès passé, présent ou futur. Mais cette plasticité, cette souplesse du présent ne prouve rien : on pourrait faire la même remarque à propos de l’imparfait. Le présent, comme tous les autres DGV, a une potentialité sémantique propre, qui lui permet, dans un contexte donné, d’apporter une contribution spécifique au sens général de l’énoncé : même en dehors de tout contexte ou situation, il pleut a un sens différent de il pleuvrait. Avec le contexte ou la situation, il pourra actualiser certaines valeurs de présent déictique, de duratif ou d’itératif.

Ce problème de la forme nue n’est pas spécial au verbe. Quand on étudie les déterminants du nom, on rencontre une difficulté analogue avec la classe du nombre : l’opposition animal / animaux nous permet-elle de dégager une unité (le “pluriel”), ou deux unités (le “singulier” et le “pluriel”) ? Martinet (Syntaxe générale, § 3.32) a raison de montrer l’inutilité de postuler un monème “singulier” dans animal : il suffit de poser une opposition du pluriel à zéro. Il s’agit là d’une simplification qui ne contredit pas nos principes d’analyse et qui présente bien des avantages d’un point de vue didactique.

Je ne pense pas que considérer le présent comme zéro simplifie tellement la description du système verbal du français. Il s’agit d’une convention arbitraire de présentation, et si on veut l’adopter il n’est pas nécessaire de la justifier par des arguments peu convaincants. Mais surtout il ne faut pas oublier, en cours de description, qu’il s’agit d’une simple convention et surtout on ne peut pas en tirer argument ensuite pour “prouver” le caractère non obligatoire des DGV. Il suffit en effet d’accorder le statut d’unité au présent pour rendre ces DGV obligatoires.

Notons d’autre part que certaines langues se prêtent moins bien que d’autres à la postulation d’une forme nue. En particulier, dans les langues chamito-sémitiques où on se réfère à une entité comme la racine, parler de forme nue ne présente pas d’utilité. Les deux notions sont très proches ; néanmoins elles se distinguent l’une de l’autre car la forme nue peut s’ancrer dans un énoncé réel tandis que la racine n’est pas une unité syntaxique concrète. Par exemple, en arabe littéral, la racine KTB “écrire”, c’est la forme et le sens communs à kataba “il a écrit”, al kitab “le livre”, maktub “écrit”, etc., mais contrairement au présent de l’indicatif français, le segment*ktb ne peut pas figurer tel quel dans la chaîne.

Pourtant, Bahmani Nedjar[25] a considéré l’inaccompli comme une forme nue en arabe littéral. Ibn el Farouk hésite entre deux solutions dont l’une fait de l’inaccompli de l’arabe littéral une forme nue.

Pour le berbère, on peut faire l’économie de la forme nue et considérer comme des DGV les trois schèmes qui se combinent avec la racine pour donner les SV d’aoriste, d’inaccompli et d’accompli :

Exemple avec la racine SR “mélanger” : aoriste Sar, inaccompli Tsar, accompli Sur.

Quittons le présent de l’indicatif pour examiner maintenant le cas de l’indicatif en français.Je rappelle que nous traitons toujours avec des unités dégagées par commutation. Pouvons-nous, en français, avoir une paire minimale de deux SV s’opposant uniquement par un élément qu’on pourrait désigner comme “indicatif” ? Pour ma part, je ne vois rien de tel. Les appellations que nous a léguées la tradition constituent très souvent une source d’erreurs. L’opposition des deux SV il faisait / il fît ne peut pas être analysée comme {imparfait + indicatif} / {imparfait + subjonctif}. Comme nous le verrons plus loin, fît ne peut pas représenter deux choix ; dans le meilleur des cas, il constitue un seul choix, celui du subjonctif, lequel aura la forme fasse ou la forme fît suivant les contextes. Aussi, quand nous employons les désignations traditionnelles, les affublons-nous de traits d’union, pour rappeler que l’on se réfère à une entité unique. Donc l’indicatif n’est pas une unité ; mais le terme pourrait servir à désigner un ensemble de DGV possédant un trait sémantique commun, celui de “réel” ou, si l’on veut y inclure le conditionnel, un ensemble de DGV susceptibles d’apparaître avec un prédicat (principal) dans un énoncé assertif ou interrogatif.

 

3.2 Une ou deux unités ?

 

Devant certains segments, le descripteur peut parfois hésiter et se demander s’il doit poser une ou deux unités. Nous illustrerons ce problème en étudiant les formes composées et la forme en –rait du français.

Pour rendre compte des formes composées du verbe français, on peut, soit poser six nouvelles unités (a fait, avait fait, aura fait, eut fait, aurait fait, ait fait) qu’on désignerait de façon traditionnelle (passé composé, plus-que-parfait, futur antérieur, passé antérieur, conditionnel passé, subjonctif passé), soit poser une seule unité nouvelle qu’on nommera “parfait” et qui, en concomitance avec les DGV des formes simples, donnera les formes composées. C’est cette dernière solution qu’adopte par exemple la GFF qui analyse avait fait comme {faire + parfait + passé}.

Chacune des deux solutions a ses avantages et ses inconvénients. Pour ma part, je préfère la deuxième solution tout en étant conscient du côté artificiel de cette dénomination de type aspectuel pour une unité qui a le plus souvent pour effet de marquer un prétérit ou une antériorité plutôt qu’un aspect achevé[26].

Après les formes composées, nous examinerons le cas de la forme en –rait (conditionnel) du français. On peut voir dans le segment –rait une seule unité (le “conditionnel” de la grammaire traditionnelle) ou deux unités comme le fait Martinet dans la GFF (§ 3.12 à 3.14). Partant d’énoncés comme il a dit qu’il viendrait où la forme en –rait a une valeur de “futur dans le passé”, Martinet analyse ce segment en deux unités : le futur -r– et la “vision décalée dans le passé-ait.

Cette analyse pourrait en outre s’appuyer sur l’étymologie de la forme en –rait (cantare habebat > chanterait, vs cantare habet > chantera). Mais on peut la rejeter pour deux raisons : tout d’abord ce choix initial de Martinet (privilégiant la valeur de “futur dans le passé”) l’entraîne à postuler la “vision décalée” qui a la forme de l’imparfait, la valeur de l’imparfait, mais qui porte un autre nom ; et cette vision décalée alourdit la description sans profit apparent. D’autre part, il existe une façon plus simple de rendre compte de cette valeur de “futur dans le passé”. Quand on compare il dit (présent) qu’il viendra et il disait qu’il viendrait, on constate que viendrait, dans le deuxième énoncé, ne dit rien de plus que viendra dans le premier ; que viendra ne peut pas commuter avec viendrait dans le deuxième énoncé ; que viendrait — avec cette simple valeur de futur — ne peut pas apparaître à la place de viendra dans le premier énoncé[27]. Toutes ces constatations nous amènent à considérer la forme en –rait (dans ce contexte et avec cette valeur) comme une variante du futur en –ra, conditionnée par l’imparfait du verbe régissant (il disait), et à poser, à part, une unité –rait à valeur modale de conditionnel (ex : si j’étais riche, je serais heureux).

 

3.3 Unité ou variante d’unité ?

 

Notre souci constant, c’est de traiter avec des unités faisant l’objet d’un choix et que nous dégageons par la commutation. Et nous avons bien soin de distinguer les unités de leurs variantes, c’est-à-dire des formes que peuvent prendre ces unités dans différents contextes. Prenons l’exemple du subjonctif en français. Pour bien comprendre les phénomènes que je veux décrire, il faut distinguer au moins trois usages en français contemporain : le français parlé, l’usage relevé “moyen”, et l’usage relevé littéraire.

En français parlé, nous n’avons que deux SV comprenant le subjonctif : fasse et ait fait (subjonctif présent et subjonctif passé selon les désignations traditionnelles). Dans l’usage relevé moyen, nous en avons quatre : fasse et ait fait, auxquels s’ajoutent fît et eût fait. Dans cet usage, la règle de concordance s’énonce ainsi : « quand le verbe régissant est au présent ou au futur, le verbe de la subordonnée se met au subjonctif présent ou passé ; quand ce verbe régissant est au passé ou au conditionnel, le verbe de la subordonnée se met au subjonctif imparfait ou plus-que-parfait »[28].

En d’autres termes, dans cet usage, on ne peut jamais opposer fasse à fît, ni ait fait à eût fait, dans le même contexte. Donc les segments amalgamés dans fasse et fît ne sont pas des unités à part entière, ce sont deux variantes[29] de la même unité (le subjonctif), variantes conditionnées par le temps du verbe régissant. En revanche, l’opposition fasse / ait fait permet de dégager dans ait fait une deuxième unité, le parfait ; et les deux SV ait fait et eût fait, qui manifestent le même ensemble de choix {subjonctif + parfait}, sont aussi des variantes conditionnées.

Tout ce qui précède ne pourrait pas s’appliquer au troisième usage (relevé littéraire), car dans cet usage on peut effectivement opposer fasse vs fît et ait fait vs eût fait. Le Bon usage (§ 869) en cite plusieurs exemples[30].

 

3.4.  Un même segment peut avoir des statuts différents suivant les contextes.

 

Nous venons de voir que notre définition même de l’unité nous conduisait à bien distinguer unité et variante d’unité. Nous allons voir maintenant qu’un même segment ( le subjonctif) peut changer de statut suivant les contextes.

  1. a) Le subjonctif en français

Si on compare je veux qu’il fasse l’escalier et je cherche un ouvrier qui fasse l’escalier, on constate que le subjonctif fasse représente un choix, (donc une unité) dans le deuxième énoncé (où l’on peut opposer qui fait à qui fasse), mais que, dans le premier énoncé, le subjonctif fasse ne relève pas d’un choix (puisqu’on ne peut pas l’opposer à fait) et qu’il est entraîné par une contrainte grammaticale. Par conséquent, le même segment (amalgamé dans fasse) représente tantôt une unité, tantôt autre chose qu’une unité, une simple traîne de type morphologique qu’on peut continuer à appeler subjonctif mais qui n’aura aucune valeur par elle-même.

  1. b) la forme en -rait

En français, l’imparfait est une unité dans il chantait mais un simple formant dans il chanterait où les descripteurs reconnaissent formellement le futur –r– et l’imparfait –ait, mais ne posent qu’une unité “conditionnel”.

En créole martiniquais[31], on a une unité (“passé”) et une unité (“prospectif, futur”) :

i pa sav ayen “il ne sait rien”

i pa té sav ayen “il ne savait rien”

i pa ké sav ayen “il ne saura rien”

et peuvent coexister ; il en résulte un sens modal de conditionnel : i pa té ké sav ayen “il ne saurait rien”.

 

Même dans une langue comme celle-ci où les signifiants sont bien distincts, on aurait intérêt à poser une unité complexe téké à valeur modale dans laquelle et deviendraient de simples formants.

On retrouve un phénomène comparable dans le créole français des Seychelles[32] avec le passé ti et le futur a :

mõ ti a kõtã kone “je voudrais savoir”

ti a pli bõ si u ti a dormi kot mwa tãto “ce serait mieux si tu couchais chez moi ce soir”.

  1. c) exemple de l’amharique

A un certain stade de l’analyse, le descripteur, pour rendre compte du système, sera souvent amené à considérer comme de simples formants des segments qui ailleurs fonctionnent comme des unités de plein statut. C’est le cas en amharique où l’on reconnaît la présence à titre de formant de l’inaccompli yəzämmər dans ce que nous avons appelé conditionnel 1 (yəzämmər yəhonal “il chanterait”) et dans le prochain (lizämmər näw “il va chanter”). De même, le parfait zämmärä figure comme formant dans le conditionnel 2 (bä zämmärä näbbär “il aurait chanté”) et dans le duratif (əyyä zämmärä näw “il est en train de chanter”).

 

 

3.5 La grammaticalisation et les auxiliaires

 

Quand nous étudions un système verbal, ce que nous voulons dégager et inventorier, ce sont des unités grammaticales. Or, la frontière entre lexique et grammaire n’est pas toujours bien nette, car les langues ne cessent de fabriquer du grammatical à partir du lexical. A partir de quand une séquence SV1 – SV2 ne doit-elle plus s’analyser comme une structure à deux verbes pleins dont l’un sert de complément à l’autre, mais comme un SV unique à noyau unique (SV2) accompagné d’un DGV (SV1)? A partir de quand une périphrase verbale doit-elle être intégrée à la “conjugaison”, c’est-à-dire être considérée comme un SV comprenant un noyau déterminé par un DGV ? Le problème qui se pose ici et qui n’est pas encore réglé de façon claire par la théorie[33], c’est celui des auxiliaires et, d’une manière générale, de la grammaticalisation.

Prenons l’exemple de la séquence aller + infinitif en français. Dans certains contextes, on ne pourra plus l’interpréter comme un verbe de déplacement suivi d’un complément à l’infinitif (par exemple, dans on dirait qu’il va pleuvoir). On est ainsi amené à poser un DGV (le “prochain” ou “futur proche”) {aller + infinitif}, qui détermine le noyau pleuvoir, et on dit que aller a été grammaticalisé comme auxiliaire. Pour cela, on peut s’appuyer sur différents critères que j’énumère maintenant — sans prétendre qu’il y ait consensus entre les descripteurs ni qu’ils conviennent à toutes les langues ou à tous les cas de figure[34] —  car ils peuvent être utiles dans une première approche : la fréquence d’emploi, la perte de signifié concret et l’intégration dans un paradigme[35].

1) la fréquence d’emploi

Prenons l’exemple de l’auxiliaire aller dans il va partir. On compare la fréquence de aller auxiliaire et celle de aller verbe plein (de déplacement). Si l’écart est significatif, si l’auxiliaire est bien plus fréquent que le verbe ordinaire, c’est le signe d’une grammaticalisation.

2) la perte de signifié concret

Aller comme verbe plein a un signifié concret de déplacement ; mais dans il va chanter ce sens concret a disparu : le syntagme équivaut à peu près à il chantera. Nous avons là un signifié de futur prochain qui n’implique aucun déplacement : on peut le dire de quelqu’un qui s’apprête à chanter tout en restant parfaitement immobile.

3) l’intégration dans un paradigme

L’intégration dans un paradigme est le signe que la grammaticalisation est achevée. Le DGV (dont l’auxiliaire constitue le signifiant) entre en opposition avec d’autres unités dotées d’un fonctionnement analogue. Dans l’exemple que j’ai pris, cette intégration est évidente puisque le futur prochain peut, dans certains usages, supplanter le futur en -ra. Les langues nous offrent de nombreux exemples d’éléments lexicaux qui acquièrent un statut grammatical : les “temps” des verbes irréguliers du latin et du grec ancien étaient à l’origine des verbes indépendants. Quand le processus de grammaticalisation est accompli, lat. tuli “j’ai porté” devient le parfait de fero “je porte” comme amavi “j’ai aimé” est le parfait de amo “j’aime”, c’est-à-dire que se trouve vérifiée la proportion fero / tuli  =  amo / amavi ; et tuli est intégré dans la conjugaison de fero.

4. Hiérarchisation et classement des DGV

4.1 Hiérarchisation des DGV

Quand un verbe reçoit deux ou plus de deux déterminations concomitantes, celles-ci sont-elles sur un pied d’égalité, ou bien peut-on établir une hiérarchisation entre elles ? Je distinguerai deux cas d’espèce. Dans le premier cas, la hiérarchisation est en quelque sorte patente : l’un des deux DGV (ou aussi bien des affixes) ne peut pas apparaître sans l’autre. Dans le deuxième cas, le descripteur doit, pour établir cette hiérarchie, recourir à des critères d’ordre sémantique ou logique.

1er cas : la hiérarchie est patente

Dans ce type de hiérarchisation, une classe de DGV est obligatoire ; l’autre, facultative, ne peut pas apparaître sans la première. Ce type se trouve réalisé en kasim, langue décrite par Emilio Bonvini : tout SV en kasim comporte obligatoirement un DGV, le “verbant”. Il me semble aussi être réalisé en grec moderne où les trois déterminants aspectuels (continu, aoriste et parfait) entretiennent une relation plus étroite avec le verbe. En effet, dans cette langue, tout SV comporte obligatoirement l’un de ces trois déterminants[36]. Dans les syntagmes suivants, le verbe est déterminé par l’aspect et par le passé :

eferne                   “il portait” (aspect continu + passé)

efere                     “il porta” (aspect aoriste + passé)

eikhe ferei            “il avait porté” (aspect parfait + passé).

 

Dans le parler berbère des Aït Seghrouchen (Maroc central), on trouve un SV La iGar “il a / avait l’habitude de jeter”, dans lequel on dégage un noyau “jeter” déterminé par un aspect (inaccompli amalgamé au lexème verbal) et par un morphème La à valeur de réel. Là encore, le déterminant aspectuel est dans une relation plus étroite avec le verbe : l’inaccompli peut apparaître sans La mais La ne peut pas apparaître sans l’inaccompli. Peut-être pourrait-on faire une analyse analogue pour les complexes du grec ancien άν + indicatif imparfait ou aoriste, άν + optatif, άν + subjonctif.

On a une situation comparable en arabe marocain. Comme on le voit dans le tableau suivant[37], la classe I (avec l’inaccompli et l’accompli) est première par rapport aux classes II et III : ka, ɣadi ou kan ne peuvent apparaître que si le verbe est déjà déterminé par l’inaccompli ou l’accompli.

Tableau des SV de l’arabe marocain

 

 

I II III IV V
inacc     yži  « il vient/viendra »
acc     ža « il est venu »
participe     žay « il vient »
inacc ka   ka yži  « il vient souvent »
inacc ɣadi   ɣadi yži  « il viendra »
inacc   kan kan yži  « il venait »
acc   kan kan ža  « il était venu »
participe   kan kan žay  « il allait venir »
inacc ka kan kan ka yži  « il venait souvent »
inacc ɣadi kan kan ɣadi yži  « il allait venir »

 

 

2ème cas : la hiérarchie n’est pas patente

 

Pour montrer cette hiérarchie, on peut recourir à des critères d’ordre sémantique ou logique.

Le premier critère est d’ordre sémantique. Quand un verbe reçoit la détermination concomitante de plusieurs segments, comment se fait l’articulation des sens de ces différents segments ? Comment se recompose le sens de l’ensemble ? Pour rendre compte de cette “composition” du sens, on ne peut pas se dispenser de hiérarchiser ces segments. Par exemple en français, si nous posons un DGV imparfait et un DGV “parfait”, nous dirons que (il) avait fait est un imparfait de parfait et non pas un parfait d’imparfait ; ce qu’on peut visualiser de la manière suivante où les flèches représentent des déterminations qui aboutissent à leur noyau :

{parfait ® faire} ← imparfait                      avait fait

Ce schéma indique que l’imparfait détermine, non pas le verbe faire directement, mais l’ensemble constitué par {faire + parfait}. Rien n’empêcherait d’ailleurs le descripteur de considérer cet ensemble comme un verbe dérivé à part entière, à savoir le verbe avoir fait. Pour en revenir à l’exemple cité plus haut du plus-que-parfait du français, cette analyse permettrait de garder un signifié constant au DGV imparfait, qu’il intervienne seul ou avec le parfait. Ce n’est pas l’imparfait qui est porteur du signifié inaccompli (duratif + itératif), qu’on trouve dans il faisait, mais le verbe simple lui-même (faire)[38] qui s’oppose comme un inaccompli à un accompli avoir fait. L’imparfait ne fait que situer dans le passé, soit un inaccompli (il faisait), soit un accompli (il avait fait), et il ne faut plus s’étonner de ne pas retrouver dans il avait fait les valeurs de duratif ou d’itératif présentes dans il faisait.

De même, toujours en français, le SV passif il était fait sera analysé comme un imparfait de passif et non comme un passif d’imparfait, ce qui apparaît dans le schéma suivant :

{passif ® faire} ← imparfait                       était fait

Là encore, le descripteur pourrait fort bien — dans un souci didactique — poser un verbe passif être fait.

Quand, dans un SV (il avait été fait), on a à la fois l’imparfait, le parfait et le passif, la hiérarchie devrait s’établir ainsi : d’abord le passif constitue, avec la base faire, l’entité être fait ; puis intervient le parfait (avoir été fait) et en dernier lieu, l’imparfait (il avait été fait).

 

Dans le système verbal de l’anglais on constate un phénomène analogue. Pour constituer un SV comme had been taking, les DGV interviennent dans un ordre déterminé : progressive, puis perfect et enfin past. Tout se passe comme si on constituait d’abord une entité intermédiaire be taking ~ take, puis have been taking ~ be taking ; et le passé intervient en dernier lieu pour déterminer cette entité have been taking. Cette analyse sous-tend le tableau suivant[39] :

TABLEAU DES SYNTAGMES VERBAUX DE L’ANGLAIS –

Progressive Aspect Temps Syntagme Appellation  traditionnelle
      takes présent
    past took preterit
  perfect   has taken present perfect
  perfect past had taken past perfect
Progressive     is taking present progressive
Progressive   past was taking past progressive
Progressive perfect   has been taking present perfect progressive
Progressive perfect past had been taking past perfect progressive

 

Si nous reprenons le système verbal de l’arabe marocain examiné plus haut, nous constatons que dans certains SV, on peut avoir trois DGV présents :

par exemple kan ka yži “il venait” (itératif localisé dans le passé) ou kan ɣadi yži “il allait venir”  (futur localisé dans le passé).

Dans quel “ordre” ces trois déterminations interviennent-elles {kan, ka / ɣadi, inacc} ?

L’intuition sémantique nous fait composer le sens en joignant d’abord ka / ɣadi, + l’inaccompli, puis en localisant le résultat dans le passé :

1) “il a l’habitude de venir” —> “il avait l’habitude de venir”

2) “il va venir” —> “il allait venir”.

Cette intuition est d’ailleurs renforcée par la position respective des unités : ka et ɣadi, sont contiguës à yži  ; nous n’avons pas *ka / ɣadi  kan yži .

Cette “recomposition” du sens intervient aussi bien dans le cas des DGV que dans celui des affixes. Prenons l’exemple, en hongrois[40], des segments at “factitif” et hat “pouvoir”. A partir de la base var “attendre”, on a var-at “faire attendre” et var-hat “pouvoir attendre”.

Quel que soit le statut qu’on accorde à at et à hat (DGV ou affixes), quand ces deux unités co-existent dans le même SV, on est bien obligé de les hiérarchiser pour interpréter le SV en question :

var-at-hat, c’est “pouvoir faire attendre”, et non pas “faire qu’on puisse attendre” ; c’est un possible de factitif (var-at) + hat et non pas un factitif de possible. Signalons que la position respective des éléments n’est pas indifférente : –at est contigu à var ; ce qui est premier, c’est la constitution du factitif var-at, sur lequel vient se fixer la détermination, seconde, de hat “pouvoir”.

Le berbère[41] pourrait fournir de nombreuses illustrations de ce phénomène, toujours clairement analysable. Je n’en citerai que deux exemples :

TusiGwd “être effrayé” s’interprète comme un dérivé passif à partir d’une base factitive SiGwd “faire peur”, elle-même dérivée de la base simple Gwd “avoir peur”.

msalay “se faire monter l’un l’autre” est un dérivé réciproque à partir d’une base factitive Sily “faire monter”, elle-même dérivée de la base simple aly “monter”.

 

Le deuxième critère est d’ordre logique. Supposons qu’en français nous ayons décidé de considérer le parfait et le passif comme des DGV. Quand nous opérons la mise en tableau du système verbal, nous nous apercevons que chacune des unités de la première classe (première colonne) n’apparaît que deux fois dans l’ensemble des SV, tandis que le parfait figure dans six SV et le passif, dans douze. Pour ce dernier, nous pouvons dire que l’ensemble de ses formes constitue une réduplication de la base “active” (faire), c’est-à-dire qu’il comporte exactement les mêmes SV que cette base et que tous les verbes intransitifs. Hiérarchiser, ici, consiste à montrer les sous-ensembles latents que constituent le passif et le parfait. En d’autres termes, dans la conjugaison d’un verbe (par exemple faire), il y a plusieurs voix (faire et être fait), dans une voix, il y a deux sous-ensembles (le non parfait et le parfait) ; soit pour faire, d’une part faire et avoir fait et, d’autre part, être fait et avoir été fait.

Ceci n’est pas sans rappeler la hiérarchisation qui transparaissait dans les “analyses grammaticales” de notre école primaire, où l’on nous demandait d’indiquer dans l’ordre : le verbe, la voix, le mode, le temps, la personne. Je discuterai plus loin la question du mode en français, mais rappelons qu’il était conçu par la grammaire traditionnelle comme un sous-ensemble regroupant des temps. Et l’ordre de l’analyse n’était pas arbitraire : il allait du plus englobant au plus particulier. Dans la conjugaison d’un verbe, il peut y avoir plusieurs voix, dans une voix, plusieurs modes, dans un mode, plusieurs temps, etc…

 

Tableau des SV du français[42]

I II SV actifs SV passifs
présent   fait est fait
imparfait   faisait était fait
futur   fera sera fait
passé simple   fit fut fait
conditionnel   ferait serait fait
subjonctif   fasse / fît soit / fût fait
présent parfait a fait a été fait
imparfait parfait avait fait avait été fait
futur parfait aura fait aura été fait
passé simple parfait eut fait eut été fait
conditionnel parfait aurait fait aurait été fait
subjonctif parfait ait / eût fait ait / eût été fait

 

 

Toutes ces considérations sur la hiérarchisation des déterminants nous ont montré à nouveau qu’il n’y a pas de frontière bien nette entre DGV et affixe.

Le problème se pose de façon cruciale en russe où les descripteurs traitent l’opposition perfectif / imperfectif, soit comme un phénomène grammatical, soit comme un fait de lexique, et parlent alors de verbes perfectifs ou imperfectifs.

L’histoire des langues nous montre souvent des unités qui passent du statut d’affixe à celui de déterminant. Martinet le rappelle utilement : “Au moment même où, pour la première fois, j’ai opposé syntagme et synthème, j’ai entrevu immédiatement le problème que pose, dans les langues indo-européennes, la constitution de ce qu’on appelle la “conjugaison”. Elle a consisté à passer d’un état qui est sensiblement celui des langues sémitiques où, à partir d’une racine, vous avez la possibilité de dériver un certain nombre de verbes, à celui que nous connaissons dans les langues indo-européennes anciennes où l’on a mis ensemble, en grec et en sanskrit, trois de ces verbes, en général empruntés à la même racine, mais également, dans certains cas (de supplétion), dérivés de racines différentes (lat. fero, tuli, etc.). On est donc passé d’un système où les éléments qui différencient les formes les unes des autres sont clairement des affixes, à un autre système où ces éléments acquièrent une valeur “grammaticale”, ou, si l’on veut, apparaissent comme des “flexions”. On doit se poser la question de savoir quand et comment ils ont changé de statut, les anciens synthèmes devenant des syntagmes ou quelque chose d’intermédiaire”[43].

L’inaccompli du berbère — intégré au système verbal de cette langue, pour la première fois, par André Basset — était probablement à l’origine une forme dérivée ; d’ailleurs, les berbérisants l’avaient d’abord baptisée “forme d’habitude”.

 

4.2 Classement des DGV

 

Une fois qu’on a dégagé les DGV et bien établi leur statut d’unités, on les range dans des classes en se fondant sur deux critères : les compatibilités et l’exclusion mutuelle.

Dans le cas qui nous occupe ici, les compatibilités se réduisent à une seule : la compatibilité avec les verbes. C’est elle qui me semble importante, première. S’agissant de DGV, il ne serait pas très rentable de tenir compte de toutes les compatibilités particulières que ces unités pourraient avoir par ailleurs ; cela n’aiderait pas à comprendre la structuration de l’ensemble car on aboutirait à un émiettement et une disparate inutiles[44]

Dans la variété de malgache décrite par J. M. Builles, on trouve, pour les verbes, les déterminants n– (passé) et hu– (futur), et pour les adjectifs, le déterminant hu– (futur). Par conséquent, futur et passé n’ont pas exactement les mêmes compatibilités, mais je ne crois pas qu’on doive pour autant s’interdire de les ranger dans la même classe des DGV. Il faut ici privilégier la compatibilité avec une classe (noyau) essentielle, à savoir la classe des verbes.

 

Le deuxième critère – l’exclusion mutuelle – peut lui aussi donner lieu à des difficultés. En français, si l’on choisissait de considérer l’impératif comme un DGV, on s’apercevrait qu’il exclut tous les autres DGV et, par suite, on pourrait le ranger indifféremment dans l’une ou l’autre des classes de DGV déjà définies. Nous avons vu plus haut qu’il vaut mieux en faire un marqueur d’opération énonciative.

D’autre part, l’application de ce deuxième critère peut se révéler délicate dans le cas des segments à double statut (à la fois unité et formant d’unité) (voir supra, § 3.2). Pour reprendre l’exemple du créole français des Seychelles, ti (“passé”), a (“futur”), et ti + a (“conditionnel”) figureront dans la même classe car, dans le conditionnel, ti et a ne sont plus des unités mais des formants d’une unité complexe.

Il en va de même en coréen où l’on a tout intérêt à poser une unité {uss + gess}composée de deux formants : le passé (ou accompli) uss et le modal gess. Dès lors, rien ne nous interdit de ranger dans la même classe {uss, gess et uss-gess}.

Rappelons aussi que ce critère doit être appliqué avec “bon sens”, et non pas mécaniquement. Prenons l’exemple du système verbal de l’arabe marocain, dont le tableau figure plus haut. On constate que l’accompli n’est jamais accompagné de ka “itératif” ou de ɣadi. “futur”. On pourrait se demander pourquoi on range ka  et ɣadi  dans une classe à part, et non pas avec l’accompli, puisque tous deux sont en rapport d’exclusion aussi avec l’accompli. A cela je répondrais que l’on part du plus simple, c’est-à-dire du SV où le verbe est déterminé par un seul déterminant ; ainsi, avec l’inaccompli, on a yži “il viendra”, avec l’accompli, ža  “il est venu” ; ceci nous donne une première classe où sont rangées les deux unités (inaccompli et accompli). Ensuite on examine les SV où deux déterminants co-existent. Nous avons d’abord {ka + inaccompli} et {ɣadi. + inaccompli}, ce qui nous permet d’établir une deuxième classe où figureront ka  et ɣadi. Mais nous avons aussi {kan + inaccompli} et {kan + accompli}. A ce stade de la description, on pourrait ranger kan dans la deuxième classe. Quand on découvre les SV à trois déterminants, ce n’est plus possible car on s’aperçoit que kan peut co-exister avec ka et avec ɣadi : on le rangera donc à part dans une troisième classe.

On trouve un problème analogue en berbère où l’on a les SV suivants : aoriste, inaccompli, accompli, {ad + aoriste}, {ad + inaccompli}, {La + inaccompli}. Les SV à un déterminant nous permettent de poser une première classe {aoriste, inaccompli, accompli} et les SV à deux déterminants nous conduisent à ranger dans une deuxième classe ad “non réel” et La  “réel”, en négligeant le fait que ad est en rapport d’exclusion avec l’accompli et que La est en rapport d’exclusion avec l’aoriste. Il nous faut hiérarchiser les DGV : ceux de la première classe me semblent plus centraux, ils sont “obligatoirement” présents dans tout SV. ad et La, au contraire, sont seconds : ils ont besoin de la médiation de la première classe pour pouvoir figurer dans un SV.

. Remarquons enfin que l’application de ces critères peut aboutir à un classement et une mise en tableau qui s’éloignent de la tradition. Par exemple, on peut trouver réunis dans la même classe des “temps” et des “modes” ou des “aspects” et des “temps”. Il n’y a pas lieu d’en être surpris ou inquiet car il arrive que ces valeurs soient mêlées au sein d’un même DGV. L’essentiel, c’est que les principes théoriques aient été appliqués avec rigueur, que l’analyse soit sans contradiction, et qu’elle ait réussi à dégager les SV qui s’opposent à tel point de la chaîne.

Je donne maintenant le tableau du système verbal français ; les syntagmes verbaux (SV) sont exemplifiés avec le verbe faire à la 3ème personne du singulier. Il comporte deux classes, la première classe regroupant six unités à valeur temporelle ou modale (présent, imparfait, futur, passé simple, conditionnel, subjonctif) qui peuvent co-exister avec le parfait, et la deuxième classe composée d’une seule unité (parfait). Le présent est considéré comme une unité. Le passif, considéré comme un affixe, n’y figure pas, ni non plus la “voix réfléchie”[45].

Ni le subjonctif, ni le conditionnel ne sont traités comme des “modes” au sens de sous-ensembles comprenant un certain nombre d’unités appelées “temps”. Nos critères de classement n’aboutissent pas à une partition en “modes”. Mais, bien entendu, dans une description sémantique plus approfondie du système verbal français, il faudrait, à un moment donné, dégager les valeurs modales des différents DGV — comme leurs valeurs aspectuelles ou temporelles.

D’une manière générale, les colonnes figurent les classes de DGV, la première colonne, la première classe, la deuxième colonne, la deuxième classe, et ainsi de suite. Dans la dernière colonne à droite, on donne les SV du verbe choisi comme modèle, réalisés à la troisième personne du singulier. Chaque DGV est nommé dans sa colonne, chaque fois qu’il est présent dans un SV. Il suffit donc de suivre la ligne horizontale pour savoir quels sont les DGV présents dans un SV donné. Quand il s’agit d’une autre langue que le français, le SV est accompagné d’une traduction. Cette traduction sert à étiqueter rapidement, à spécifier le SV, en évoquant une valeur fondamentale dégagée par opposition, mais elle ne prétend pas épuiser tout son contenu sémantique.

 

Tableau des SV du français

 

I II SV
présent   fait
imparfait   faisait
futur   fera
passé simple   fit
conditionnel   ferait
subjonctif   fasse / fît
présent parfait a fait
imparfait parfait avait fait
futur parfait aura fait
passé simple parfait eut fait
conditionnel parfait aurait fait
subjonctif parfait ait / eût fait

 

4.3 Contextes d’opposition des DGV

 

Les systèmes verbaux, tels qu’ils sont dégagés et mis en tableau par les linguistes, ne constituent pas toujours des ensembles homogènes. Souvent, en effet, les DGV ne sont pas susceptibles de s’opposer l’un à l’autre dans n’importe quel contexte. Il y a, dans chaque langue, des contextes pertinents d’opposition : il appartient au descripteur d’en dresser la liste.

Commençons par une lecture critique de notre propre tableau des SV du français. Nous y trouvons le subjonctif. Or, contrairement aux autres DGV recensés, le subjonctif ne peut pas déterminer un verbe jouant le rôle de prédicat principal dans une énonciation assertive : il ne peut figurer que dans une proposition subordonnée. Le contexte d’opposition pertinent pour le subjonctif, c’est la proposition subordonnée — et encore, pas n’importe quelle subordonnée — et c’est seulement dans de rares cas qu’il peut s’opposer à d’autres DGV et avoir ainsi un statut d’unité.

Continuons notre lecture ; nous repérons le passé simple. Or, nous savons que, hormis quelques usages régionaux, le passé simple ne s’emploie pas en français parlé. Benveniste a montré la pertinence d’une opposition de deux contextes qu’il a appelés discours et histoire : « les temps d’un verbe français ne s’emploient pas comme les membres d’un système unique, ils se distribuent en deux systèmes distincts et complémentaires. Chacun d’eux ne comprend qu’une partie des temps du verbe ; tous les deux sont en usage concurrent et demeurent disponibles pour chaque locuteur. Ces deux systèmes manifestent deux plans d’énonciation différents, que nous distinguerons comme celui de l’histoire et celui du discours »[46]. Le passé simple, par exemple, est exclu du discours ; il n’apparaît que dans l’histoire, et seulement aux troisièmes personnes du singulier et du pluriel.

En grec moderne, le DGV as (optatif) ne peut apparaître qu’en proposition indépendante ; au contraire, na (impératif, subjonctif) peut apparaître aussi bien en proposition indépendante qu’en subordonnée. Donc as et na, qui appartiennent à la même classe, ne peuvent en fait s’opposer qu’en proposition indépendante et jamais en subordonnée.

En berbère (AS, § 4.14 à 1. 41), j’ai été amené à tenir compte de la position du SV dans l’énoncé. En effet, dans la séquence SV1-SV2 — qui symbolise la succession de deux SV dans un énoncé — chacune des deux positions est pertinente. Certains DGV peuvent apparaître aussi bien en SV1 qu’en SV2 ; d’autres ne peuvent apparaître qu’en SV2.

On trouve en créole de la Martinique un conditionnement analogue à celui du berbère avec cette différence que SV1 doit être une subordonnée. Dans cette langue, (passé), (prospectif) et ka (imperfectif) sont des DGV. La séquence (té) ké ka “ne peut se produire que dans le cadre d’une phrase complexe”.[47]

Ainsi, on ne pourrait pas avoir *nou ké ka dormi pour “nous serons en train de dormir”. Mais on trouve lé ou ké rivé, nou ké ka dormi “quand tu arriveras, nous serons en train de dormir” et si nou té travay yè, nou té ké ka dormi atjèlman “si nous avions travaillé hier, nous serions en train de dormir maintenant”.

 

En japonais, le suspensif ne peut apparaître qu’en SV1, mais à condition d’être suivi d’un SV2. On retrouve ici la problématique évoquée plus haut en § 2.2, c’est-à-dire que le suspensif semble fonctionner comme un quasi-subordonnant. En tout cas, le suspensif équivaut pour le sens à un circonstant, un décor où va se produire l’événement principal (SV2).

 

En amharique, le gérondif (ou converbe) a aussi une position subalterne mais il apparaît en SV2 et se subordonne à SV1 qui lui est indispensable.

Dans le cas des phrases complexes (principale + subordonnée), l’étude des contextes est encore plus ardue car, pour chaque subordonnant, le descripteur  doit faire l’inventaire des SV régis possibles ; mais sa tâche ne s’arrête pas là car le contexte se fait plus subtil ici, plus contraignant, et donne lieu pour chaque SV de la subordonnée à un nouveau micro-système dans la principale correspondante. Maurice Gross a montré la complexité de ce problème.[48]

Quelquefois, le contexte est de type lexical. Par exemple, pour l’arabe marocain, il faudrait distinguer deux systèmes verbaux : un pour les verbes ordinaires (cf. supra) et un pour une classe de verbes spécifiques où le participe actif ne figurerait plus soit parce qu’il n’existe pas soit parce qu’il ne peut pas être employé comme prédicat[49].

En créole de la Martinique, certains verbes (“savoir, vouloir, avoir, aimer, être là, être fatigué, connaître”) ne peuvent pas être déterminés par ka (“imperfectif”).

En kasim, les verbes copulatifs sont différents des autres verbes : ils ne prennent jamais de dérivatifs.

En hindi, Neeta Jain Duhaut définit une classe de temps et de “modes” comprenant quatre unités : le présent, le passé, le futur et le virtuel. Mais le présent et le passé ne peuvent déterminer que le seul verbe honā “être”, alors que le futur et le virtuel peuvent déterminer tous les verbes.

En chinois, la situation est encore plus complexe. Le caractère “grammatical” de certains déterminants n’apparaît pas aussi clairement que dans d’autres langues. Des morphèmes comme guo, le ou zhe, candidats tout à fait acceptables à la grammaticalité, n’ont pas le trait de généralité ou d’universalité qu’on attendrait de telles unités : ils ne peuvent pas déterminer n’importe quel “verbe” ; il faut alors dresser la liste des verbes qui refusent tel ou tel de ces DGV.[50]

On le voit, quand on parle du système verbal d’une langue, il y a toujours abus de langage. En fait, il faudrait, dans chaque contexte pertinent, faire l’inventaire des SV qui peuvent apparaître et s’opposer l’un à l’autre pour établir le micro-système verbal propre à ce contexte. Une telle façon de procéder donnerait une poussière de micro-systèmes. Pour éviter cet émiettement, on pourrait choisir arbitrairement de privilégier, dans un premier temps, le contexte de proposition indépendante[51] où l’on constate l’inventaire de SV le plus riche, donc la plus grande variété d’oppositions et de valeurs signifiées, et revenir ensuite au détail des contextes pour formuler les règles d’occurrence de chaque DGV.

 

5. Conclusion

Il n’est pas question de dresser ici une classification typologique des systèmes verbaux. On peut néanmoins noter simplement quelques traits récurrents que nous livre la comparaison de quelques langues.

5.1       Tout d’abord, on est frappé par l’homogénéité des contenus sémantiques exprimés par les DGV qui tournent toujours autour de valeurs aspectuelles, temporelles, modales. Et même si nous étendons la comparaison aux affixes, nous observons, là encore, une convergence remarquable : on peut presque prédire la présence, à côté du verbe, du factitif, du réciproque, du passif.

Bien entendu, les langues choisissent de privilégier tel ou tel de ces ingrédients : pour illustrer ce fait, il suffit de citer la grande importance des voix en malgache, la prépondérance de l’aspect en arabe, en berbère et en russe, la subtile architecture des temps en otetela, ou en nandé, l’extrême variété des énonciatifs en japonais et en coréen[52]. Bien sûr aussi, le paysage change quand on passe d’une langue à l’autre, et le passif en berbère ne sera pas tout à fait identique au passif en français ; mais il reste un noyau commun aux deux qui fait qu’on peut employer le même terme pour désigner les deux réalités. A cet égard, il serait intéressant de suivre le cheminement de certains termes comme par exemple celui d’aoriste qu’on trouve appliqué à des langues très éloignées l’une de l’autre : grec ancien, turc, berbère, phuerhepecha.

5.2       Si nous examinons les DGV dégagés pour les langues décrites dans Systèmes verbaux[53] – auxquelles j’ajoute le français, le berbère et l’arabe marocain – nous constatons que leur nombre varie peu (de quatre à neuf).

Rappelons-le, le nombre des DGV d’une langue dépend de certains choix du descripteur : non seulement il peut, pour une même langue, varier d’un descripteur à l’autre, mais encore il peut, pour le même descripteur, varier en fonction de ses hésitations. Par exemple, Jean-Michel Builles dégage cinq DGV pour le malgache (non réel, passé, accompli, accompli inopiné et habituel) ; mais il précise que l’accompli, l’accompli inopiné et l’habituel pourraient aussi bien être considérés comme des affixes, ce qui ramènerait ce total à deux.

Georges Morais Barbosa dégage neuf unités pour le portugais : passé, prétérit, antérieur, postérieur, subjonctif, infinitif, gérondif et impératif. Ce total pourrait être ramené à sept si l’on éliminait l’impératif (marqueur d’opération énonciative) et le gérondif qui n’a pas d’emploi prédicatif.

Pour le montagnais, si l’on fait de l’optatif et du potentiel des affixes, le nombre des DGV passe de huit à six.

Pour le kasim, si l’on considère le duratif et l’itératif comme des affixes, le nombre des DGV passe de six à quatre.

Ces variations ne doivent pas nous “décourager”. Ce qui compte à nos yeux, ce n’est pas le nombre exact de ces DGV mais le fait que ce nombre soit limité.

5.3       De la même façon, le nombre des classes où sont rangés ces DGV varie de deux à cinq.

On peut faire à propos du nombre de classes la même remarque que précédemment : ce nombre est limité. Une majorité de langues (treize sur seize) compte de deux à trois classes. Du coup, les langues qui comportent quatre classes – comme le kasim et le portugais – ou cinq classes – comme le montagnais – font figure d’exception et ce caractère anomal nous pousse à examiner leur cas.

1) En kasim, les deux classes fondamentales sont celles de l’aspect et du temps (“révolu”). Les deux autres sont des classes à une unité : le duratif et l’itératif, qui pourraient aussi bien être traités comme des espèces d’adverbes ou des affixes ; ce qui ramènerait le nombre de  classes à deux.

2) Le nombre de classes du portugais pourrait être ramené de quatre à trois si on supprimait la classe de la perspective. En effet, l’antérieur a une position faible dans le système (il n’apparaît que dans le SV cantara “il avait chanté”) ; d’autre part, on poserait, dans cantará “il chantera”, un futur (au lieu d’un “postérieur”) ; et ce futur serait rangé dans la classe des temps avec le passé et le prétérit. On aurait dans cantar {subjonctif + futur} et dans tiver cantado {subjonctif + parfait + futur}. Reste le cas de cantaria “il chanterait” ; ce SV peut s’opposer à cantará “il chantera” dans le même contexte ; donc on ne peut pas en faire une variante de futur (en style indirect). Mais rien ne nous oblige à y voir deux unités concomitantes (passé + futur). On pourrait très bien poser un seul DGV dans cantaria qu’on nommerait futur 2 ou simplement conditionnel, car cantaria a une double valeur (de “conditionnel” et de “futur du passé”).

 

3) Le cas du montagnais.

Pour ma part, je verrais volontiers dans l’optatif et le potentiel du montagnais des affixes servant à dériver de nouveaux verbes : “vouloir-voir” et “pouvoir-voir”. Ceci ramènerait le nombre de classes de cinq à trois. Il ne s’agit pas là d’une décision arbitraire pour simplifier à tout prix. Notons tout d’abord que si optatif et potentiel ne sont pas rangés dans la même classe, c’est dû à la coexistence de ces deux DGV avec l’irréel dans un SV complexe dont on peut se demander s’il est très fréquent cêpaciwiwapmew “il pourrait le voir s’il le voulait”. Mais même si on les considère comme des DGV, il apparaît clairement qu’il y a une conjugaison de l’optatif et du potentiel et que là où l’optatif coexiste avec le passé ou le futur, on a affaire à un passé ou un futur de l’optatif et non à un optatif de passé ou de futur.

N’oublions pas que les classes que nous établissons sont surtout des outils didactiques et ne correspondent pas forcément à des réalités psychologiques, même quand elles sont au nombre de deux – à plus forte raison s’il y en a cinq. On a l’impression que le locuteur joue avec un petit nombre de DGV – appelons cela une micro-conjugaison fondamentale – et quand il y a coexistence de deux DGV, il constitue une entité nouvelle à laquelle il applique cette micro-conjugaison de base.

 

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Table des matières

 

  1. Cadre théorique. 1
  2. Les déterminants grammaticaux du verbe ne sont ni des marqueurs d’opérations énonciatives, ni des subordonnants ni des affixes de dérivation. 7

2.1. Opération énonciative ou déterminant grammatical du verbe ? le cas de l’impératif 7

2.2 Subordonnant ou DGV ?. 10

2.3 Affixe ou DGV ?. 12

  1. Difficultés intrinsèques liées au dégagement même des unités. 14

3.1 Unité ou rien ?. 15

3.2 Une ou deux unités ?. 17

3.3 Unité ou variante d’unité ?. 18

3.4.  Un même segment peut avoir des statuts différents suivant les contextes. 19

3.5 La grammaticalisation et les auxiliaires. 20

  1. Hiérarchisation et classement des DGV.. 22

4.1 Hiérarchisation des DGV.. 22

4.2 Classement des DGV.. 28

4.3 Contextes d’opposition des DGV.. 31

  1. Conclusion. 34

 

 

 

 

 

 

[1] En 1987, j’ai organisé sur le même thème un débat qui a été publié par La Linguistique (vol. 24, 1988-1) sous le titre “Autour du verbe” et, en 1994, a eu lieu une journée d’études où furent traités les systèmes verbaux du hindi, de l’amharique, du malgache, du portugais, du réunionnais, du grec moderne et de deux langues africaines : le nandé et l’otétéla. Voir aussi l’ouvrage collectif que j’ai dirigé : Fernand Bentolila, Systèmes verbaux, Peeters, Louvain-La-Neuve, 1998,  334 p.

[2] Tout en empruntant plusieurs outils théoriques à Martinet, je suis en désaccord avec certaines de ses  descriptions du français. Le lecteur pourra le constater au fil du texte.

[3] Suivant les auteurs, ces unités significatives minimales reçoivent le nom de monème ou de morphème. Une unité significative minimale est dotée d’un sens et d’une forme phonique. Pour accéder au statut d’unité, un segment doit faire l’objet d’un choix, c’est-à-dire qu’il doit pouvoir être opposé – avec modification de sens – à une autre unité ou à sa propre suppression. Cette opération s’appelle la commutation. Si l’on veut analyser l’énoncé il chantera en unités, on procédera par commutations successives ; l’opposition il chantera ~ tu chanteras, nous permet de dégager l’unité il, l’opposition il chantera vs il mangera l’unité “chanter” et l’opposition il chantera vs il chantait l’unité futur.

[4] En ayant recours à la commutation, les unités significatives minimales peuvent à leur tour être segmentées en éléments phoniques qui n’ont pas de contenu sémantique mais qui permettent de différencier les unités significatives minimales : on les appelle phonèmes ou unités distinctives.

[5] On dit que deux unités s’excluent l’une l’autre dans la chaîne quand l’emploi d’une de ces unités rend impossible l’emploi concomitant de l’autre. Par exemple, en français, le et un sont deux déterminants du nom ; ils appartiennent à la même classe parce que, en outre, ils s’excluent l’un l’autre ; c’est-à-dire qu’un nom comme lapin ne peut être déterminé en même temps par le et par un  : ni *le un lapin, ni *un le lapin ne sont possibles en français. Le pluriel aussi est un déterminant du nom mais on ne le rangera pas dans la même classe que le et un car l’emploi du pluriel n’exclut pas l’emploi concomitant de l’article défini (le, les) ou de l’article indéfini (un, des: l’animal / les animaux  ; un animal / des animaux.

[6] André Martinet, Syntaxe  générale, Paris, Armand Colin, 1985, 266 p. ($ 5.3).

[7] Par exemple, en français, la classe des noms peut entrer en relation avec les articles le, un (le lapin, un lapin), avec le pluriel (l’animal / les animaux) : les noms peuvent être déterminés par le, un, et le pluriel. Les noms peuvent aussi être en relation avec les verbes, par exemple comme objet dans il mange une tartine.

[8]  Notons que les zoologistes intègrent le guépard dans la famille des félidés, bien qu’il soit le seul à avoir des griffes non-rétractiles.

[9]  Voir Fernand Bentolila,  Les pronoms indéfinis en français, Hommage à Denise FRANCOIS-GEIGER

Louvain-la-Neuve, Cahiers de l’Institut de Linguistique         de Louvain, 22, 1-2,1996

[10] Voir Lucien Sausy, Grammaire latine complète, Paris, Fernand Lanore, 1952, 371 p ; p.106

[11] Voir par exemple Georges GOUGENHEIM, Système grammatical de la langue française, Paris, Editions d’Artrey,1°ed. 1938, Nouveau tirage 1974, 377 p, p. 82

[12] Par subordonnant, j’entends une « conjonction de subordination » susceptible d’introduire et de marquer comme telle une proposition subordonnée.

[13] Grammaire fonctionnelle du français, Paris, Didier, 1979, § 3.15 (désormais GFF),

[14] C. Clairis ne considère pas le “continu” comme un déterminant. Il y voit la forme nue du verbe. (voir sa contribution dans Fernand Bentolila, Systèmes verbaux, Peeters, Louvain-La-Neuve, 1998,  334 p.).

 

[15] – Les modalités d’énonciation du coréen qui donnent lieu à de nombreuses variantes sont étudiées dans la contribution de Choi Jaeho ; celles du phuerhepecha dans la contribution de Claudine Chamoreau in Fernand Bentolila, Systèmes verbaux, Louvain-la-Neuve, Peeters,1998.

[16] Riegel, Pellat et Rioul, dans leur Grammaire méthodique du français (PUF, 1994, p. 589), soulignent à leur tour cette exclusion mutuelle, tout en continuant à présenter le système verbal de façon traditionnelle : « Ces trois types de phrases sont à la fois obligatoires et mutuellement exclusifs : toute phrase française doit avoir une structure correspondant à un et un seul type obligatoire (une phrase ne peut pas être à la fois déclarative et interrogative, impérative et interrogative…) ».

[17] Christos Clairis a étudié comment s’effectue, pour le grec ancien i|na, le passage du statut de subordonnant à celui de DGV ; voir Du fonctionnel à la modalité : un exemple du grec, Actes du XXe Colloque International de Linguistique Fontionnelle, Liège, Louvain-la-Neuve, Cahiers de l’Institut de Linguistique de Louvain, 22, 3-4, .1996-97, p. 249-252

[18] D’après Satoko Oyanagi, communication personnelle.

[19] D’après Louis Bazin, Introduction à l’étude pratique de la langue turque, Paris, Adrien Maisonneuve, 1968, 203 pages.

[20] La Linguistique, vol. 24, 1988-1.

[21] Dans la terminologie de Martinet synthème désigne un dérivé ou un composé. Voir Syntaxe générale § 3.5 et suivants.

[22] Dans la terminologie que j’ai adoptée ici, monème correspond à unité significative minimale.

[23] Ceci ne veut pas dire que ces dérivés doivent être a priori exclus du système verbal de telle langue donnée. En arabe marocain, par exemple, le participe actif des verbes de mouvement y figurera de plein droit à côté des DGV, d’une part parce qu’il peut constituer le prédicat d’un énoncé, et, d’autre part, parce qu’il entre en opposition avec l’inaccompli et l’accompli. Il en va de même du gérondif (ou “converbe”) en amharique. Dans bien des langues, la diachronie nous enseigne que certains DGV sont d’anciens affixes (participes le plus souvent).

[24] Voir GFF § 1.15 et Syntaxe générale § 5.45. Cette question de la forme nue a été discutée au cours du débat déjà mentionné. Voir La Linguistique 1988-1, vol. 24.

[25] Bahmani Nedjar Grammaire fonctionnelle de l’arabe du Coran, Bahmani Nedjar Kriegstr. 194, D. 7500 Karlsruhe, 4 tomes, voir t. 2, § 8.75, p. 192.

[26] Jean Haudry signale un problème analogue en latin : “dans le cas du verbe latin […] la morphologie suggère une analyse en deux ensembles, l’infectum et le perfectum. Dans cette présentation, le perfectum apparaît comme un présent, le présent du perfectum. […] en fait, ça ne marche que dans une partie des faits du point de vue syntaxique puisque dans la concordance des temps, le perfectum fonctionne normalement comme un prétérit.” Voir La Linguistique, 1988-1, p. 124.

[27] Bien entendu, il est tout à fait possible d’avoir : il dit (présent) qu’il viendrait volontiers s’il n’était pas malade. Mais dans ce cas, la forme en –rait a une valeur modale de conditionnel.

[28] D’après Wartburg et Zumthor, Précis de syntaxe du français contemporain, Berne, éd. A. Francke, 1947, 2e éd. 1958, 400 pages, § 444.

[29] Les variantes de signifiant d’une unité sont les différentes formes sous lesquelles se présente cette unité ; elles n’impliquent pas de modification sémantique ; leur occurrence est entraînée par le contexte. L’étude des variantes et de leur conditionnement relève de la morphologie.

[30] Grevisse, Le bon usage , Paris, Duculot, 12° éd. refondue par André Goosse,1991, 1768 p.

[31] D’après Béatrice Jeannot, communication personnelle.

 

[32] Voir Annegret Bollée, Le créole français des Seychelles, Tübingen, Max Niemeyer, 1977, X-234 pages (p. 58).

[33] Voir sur ce sujet La question de l’auxiliaire, Travaux linguistiques du CERLICO, Presses Universitaires de Rennes 2, 1989, 144 pages.

[34] Par exemple, F.R. Palmer, pour définir les auxiliaires en anglais, a recours à d’autres critères (les “NICE properties”) qu’il emprunte à Huddleston : la négation, l’inversion, le “code” et l’affirmation emphatique (The English Verb, London, Longman, 1965, 2e éd. 1987, p. 14).

[35] Dans certains cas la limitation des déterminants possibles peut aussi être le signe d’une grammaticalisation : lorsque aller est grammaticalisé comme auxiliaire de futur prochain, il ne peut être déterminé que par le présent ou l’imparfait (il va / allait chanter) ; mais on ne peut pas avoir *il ira chanter, car dans ce cas-là ira deviendrait le verbe plein aller avec un sens de déplacement.

[36] Il faut noter ici que la notion de déterminant obligatoire est fortement liée à l’hypothèse d’une “forme nue”. Si, en grec moderne, on voyait une forme nue dans l’aoriste ou dans le continu, on ne pourrait plus dire que l’aspect est un déterminant central obligatoire ; et le passé n’aurait pas cette position subalterne dans la hiérarchie des déterminants puisqu’il pourrait déterminer directement le verbe nu sans passer par la médiation d’un aspect.

[37] D’après Abdelaziz Morhenan, Les verbes opérateurs en arabe marocain parlé à Fès, thèse de doctorat, sous la direction de F. Bentolila, Université Paris V, 1994, 357 p.

[38] C’est ce que suggère Martinet dans la GFF, § 3.8 et 3.8.a.

[39] Ce tableau a été établi par Danièle Brunon (communication personnelle). Par souci didactique je n’ai pas fait figurer la modalité (will, shall, can may, etc.).

[40] D’après Madeleine Csecsy, communication personnelle.

[41]   Voir Fernand Bentolila, Grammaire fonctionnelle d’un parler berbère, Paris, SELAF, 1981, § 8.25 à 8.27.

[42] D’une manière générale, les colonnes figurent les classes de DGV (déterminants grammaticaux du verbe), la première colonne, la première classe, la deuxième colonne, la deuxième classe, et ainsi de suite. Dans la dernière colonne à droite, on donne les SV (syntagmes verbaux)  du verbe choisi comme modèle, réalisés à la troisième personne du singulier. Chaque DGV est nommé dans sa colonne, chaque fois qu’il est présent dans un SV. Il suffit donc de suivre la ligne horizontale pour savoir quels sont les DGV présents dans un SV donné.

[43] La linguistique, 1988-2, p. 108

[44] Il faut mettre à part le cas des langues où l’on ne peut pas dégager une classe de verbes bien distincte et où certains morphèmes permettent de constituer comme prédicats des unités de fonctionnement très divers. Les auteurs parlent alors non plus de DGV mais de déterminants grammaticaux du prédicat (ou de modalités prédicatives). C’est ce que fait ici-même Nguyen Ba Duong dans sa description du wallisien (in Fernand Bentolila, Systèmes verbaux, Peeters, Louvain-La-Neuve, 1998,  334 p)

[45] Voir GFF, § 3.3.d à 3.3.f. Pour rendre compte d’emplois comme le blé se vend bien, ce roman se lit facilement, Martinet pose l’existence d’un DGV qu’il nomme “voix réfléchie“. Ces tours avec sujet non animé s’opposent à des constructions où le sujet animé exerce une action sur lui-même et où l’on peut attribuer facilement la fonction d’objet au pronom réfléchi se : Pierre se lave, etc… Il ne me paraît pas utile de poser un tel DGV pour deux raisons : tout d’abord, ces phénomènes de diathèse reçoivent un traitement plus approprié dans le cadre de la dérivation ; d’autre part, il s’agit d’un effet de sens (“on vend bien le blé”, “on lit facilement ce roman”) qu’on ne rencontre qu’aux troisièmes personnes du singulier et du pluriel.

[46] in Les relations de temps dans le verbe français, repris dans Problèmes de linguistique générale I, Paris, Gallimard, 1966, 356 pages.

[47] Jean Bernabé, cité par Béatrice Jeannot, Pour une étude synchronique dynamique du créole martiniquais, mémoire de DEA, sous la direction de Christos Clairis, Université René Descartes, 1995-1996.p. 39-40.

[48] Grammaire transformationnelle du français, syntaxe du verbe, Paris, Larousse, 1968, 181 pages (p. 18-21).

[49] Je m’inspire ici d’un article très éclairant de Dominique Caubet : Les deux parfaits en arabe marocain, in Aspects, Modalité : Problèmes de catégorisation grammaticale, Collection ERA 642, Université Paris 7, p.71-102. Cette classe de verbes spécifiques comprend des inchoatifs des déponents et des verbes d’état (96 verbes sur 750).

[50] Voir à ce sujet CHAO Yuen-ren, A Grammar of Spoken Chinese, Berkeley and Los Angeles, University of California Press, 1968, 663 p.

[51] C’est ce que j’ai fait pour le tableau des SV du français, à une exception près, celle du subjonctif.

[52] J’emprunte la plupart des données concernant ces langues à l’ouvrage collectif que j’ai dirigé :

 

Fernand Bentolila, Systèmes verbaux, Peeters, Louvain-La-Neuve, 1998,  334 p.

[53] Voir note 27.