Racine, classes syntaxiques et appartenance multiple

Fernand  BENTOLILA                     

Jorge Morais Barbosa, voulant montrer le caractère non essentiel de l’appartenance des unités à telle ou telle classe syntaxique, prend l’exemple du français chanter, chanterons opposés à chanteur et conclut : “Le monème [ʃãt] n’est ni un verbe ni un nom avant d’avoir reçu des déterminants grammaticaux spécifiques soit du verbe soit du nom.”[1] On ne peut qu’être d’accord avec cet auteur puisque la répartition des unités en classes syntaxiques est fondée sur les compatibilités et sur l’exclusion mutuelle.[2] Ce qui fait problème pour moi, c’est la référence à [ʃãt] (cet élément commun à chanterons et à chanteur) comme à un monème.[3] Cette remarque de J. M. Barbosa m’amènera à évoquer différents problèmes concernant la racine, les classes syntaxiques et la notion d’appartenance multiple.

 

Cet élément [ʃãt] commun à chanterons et à chanteur ressemble fort à une racine. En l’appelant “monème”, Barbosa nous fait nous interroger sur notre démarche de descripteur. Selon André Martinet[4] en effet, dans le premier temps de l’analyse, le linguiste, aux prises avec son corpus, segmente, ou, mieux, dégage les unités significatives minimales en ayant recours à la commutation. Martinet a répertorié les difficultés qu’on peut rencontrer lors de cette opération : entre autres, les amalgames, les signifiants discontinus et les synthèmes (c’est-à-dire les dérivés et les composés).

Barbosa nous fait entrevoir un autre type de difficulté : on se demande maintenant jusqu’où le linguiste doit pousser la segmentation et quelles sont, en fin de compte, ces unités qu’il recherche.

Aussi bien des textes théoriques que de la pratique descriptive des fonctionnalistes, il ressort que ces unités dégagées sont susceptibles ensuite d’être rangées dans des classes. Or, cet élément [ʃãt], comme le souligne Barbosa lui-même, ne peut être rangé ni dans la classe des verbes ni dans celle des noms ; ce n’est pas une unité concrète de la  langue, il n’est pas doté d’un comportement syntaxique spécifique. C’est une abstraction, un principe (forme/sens) présent dans différentes unités mais ne constituant pas lui-même une unité. Le recours à une racine comme [ʃãt]  est très utile quand on étudie la “formation des mots” mais n’apporte aucune clarté à l’analyse syntaxique.

Le syntacticien a besoin d’unités concrètes, prêtes à l’emploi en quelque sorte. Les données brutes, premières, que lui livre le corpus, ce sont par exemple les syntagmes chantions, chanterez, avait chanté, etc… Pour rendre compte de cet ensemble, on postule une entité unique (le verbe chanter) et une série de déterminants grammaticaux  du verbe (imparfait, futur, plus-que-parfait). Il ne faut pas croire qu’il s’agit là d’une opération toujours facile à mener : par exemple, en français, tous les descripteurs ne sont pas d’accord pour intégrer le futur avec aller dans le système verbal. Dans les verbes irréguliers du grec et du latin, on voit à l’œuvre un procédé qui a intégré dans la conjugaison des éléments à l’origine autonomes. L’aoriste intensif (ou inaccompli) du berbère avait longtemps été considéré comme un verbe dérivé avant d’être traité comme un déterminant grammatical du verbe par André Basset. On pourrait citer aussi le cas du russe où, pour rendre compte de l’aspect, certains linguistes posent deux verbes (un verbe perfectif et un verbe imperfectif) et d’autres un seul verbe qui sera déterminé par les déterminants grammaticaux  du verbe (perfectif ou imperfectif).

Pour définir cette entité verbe (et ses congénères), on établit la liste de ses compatibilités. Mais il est certain qu’on le fait en se référant consciemment ou inconsciemment à un contexte privilégié, celui où le verbe a le statut de prédicat, c’est-à-dire le plus souvent aux formes personnelles (nous mangeons, les enfants mangeront, etc.) plutôt qu’à des syntagmes verbaux  du type manger, mangeant ou mangé.

Ainsi, quand on rencontre une forme comme chanter, doit-on considérer qu’on a affaire au verbe chanter + un déterminant grammatical (l’infinitif) ou poser d’emblée une entité complexe chanter ? La deuxième solution me semble plus simple car les compatibilités de cette entité complexe sont disparates et ne coïncident pas avec celles des verbes, définies, comme je l’ai dit plus haut, dans un contexte particulier, celui des énoncés où le verbe joue le rôle de prédicat. Par exemple, on ne peut pas traiter ensemble (1) le dîner est prêt et (2) il préfère ne pas dîner . L’article le ne serait pas possible comme déterminant de dîner dans (2) et ne… pas ne serait pas possible comme déterminant de dîner dans (1). On n’a aucun intérêt à donner dans une liste unique les compatibilités de l’infinitif. Il faut les séparer et les ordonner suivant qu’elles s’apparentent à celles de classes déjà définies dans la langue à l’étude (ici : nom et verbe).

Ceci ne nous empêchera pas, par la suite, de réexaminer le cas de l’infinitif dans les contextes où il a le statut de prédicat et où l’on peut dégager l’effet de sens qu’il produit par opposition aux autres syntagmes verbaux. Par exemple : que faire ? (avec valeur délibérative) vs que faisons-nous ?

Ainsi, même si dans un premier temps nous mettons à part ces “complexes” que sont les infinitifs, les noms d’action, les participes, etc., nous inventorions ensuite les contextes où ils peuvent fonctionner comme prédicat et où ils commutent avec les autres syntagmes verbaux personnels, c’est-à-dire les contextes où l’on doit les considérer comme faisant partie intégrante du système verbal. En arabe marocain par exemple, le participe actif ʒay  “venant” peut avoir des emplois de type adjectival. Mais il peut aussi fonctionner comme prédicat dans des énoncés assertifs où il s’oppose à yʒi “il vient” (inaccompli) et à ʒa “il est venu” (accompli). Pour rendre compte de cet emploi, on l’intégrera donc dans le système verbal puisqu’il appartient au même paradigme que l’accompli et l’inaccompli, et que ces trois unités sont en rapport d’exclusion mutuelle.

On vient de le voir, il est parfois difficile de savoir où s’arrête un ensemble (classe du verbe) et où commence un autre ensemble (classe du nom ou de l’infinitif). Une fois posé un verbe manger[5], il s’agissait de dire quels syntagmes s’y rattachaient (mangions, mangeait qui résultent de l’addition de ce verbe et d’un déterminant grammatical  du verbe) et quels syntagmes ne s’y rattachaient pas (mangeur, mangeaille). Et nous avons vu que l’infinitif (manger) pouvait, d’une certaine façon, s’y rattacher et ne pas s’y rattacher.

Cette entité postulée (le verbe manger) est une construction du linguiste, mais à la différence de la racine, elle est déjà catégorisée : c’est un verbe, et non pas un nom ou un adverbe.

Même dans une langue comme l’arabe où l’on peut aisément segmenter et remonter jusqu’à une réalité ultime qu’on nomme racine, on a intérêt à privilégier les classes et donc à s’arrêter à des entités classables ; lesquelles pourront être aussi bien des unités simples que des unités complexes. Jean-Michel Builles par exemple est amené, pour le malgache, à définir une classe de verbes constituée uniquement d’unités complexes comprenant un radical et un affixe de voix.[6] Il est à noter toutefois qu’on pourrait décrire le même phénomène en parlant de déterminants grammaticaux  du verbe obligatoires : tout verbe malgache est obligatoirement déterminé par  l’un des quatre morphèmes de voix (agento-statif, passif 1, passif 2, ou circonstanciel). De même en grec moderne tout verbe doit être déterminé par un des trois aspects (continu, aoriste ou parfait). En kasim, tout verbe doit être déterminé par un “verbant”[7].

Quand le descripteur établit les classes syntaxiques, il rencontre aussi un autre type de difficulté : certaines unités ont la possibilité de fonctionner de façon différente et sont dotées de compatibilités disparates. Par exemple, en français, certains indéfinis peuvent fonctionner à la fois comme déterminants grammaticaux  du nom et comme pronoms :

aucun homme n’est venu / aucun n’est venu

plusieurs hommes sont venus / plusieurs sont venus.

Doit-on, à côté d’un ensemble de déterminants grammaticaux  du nom indéfinis et d’une classe de pronoms indéfinis poser une classe d’adjectifs-pronoms indéfinis spécialement pour ces deux unités (aucun etplusieurs) ? Je ne le pense pas. Ce qui doit primer, c’est la répartition des unités en classes homogènes. On fera donc figurer aucun et plusieurs à la fois dans la classe des déterminants grammaticaux  du nom et dans celle des pronoms indéfinis.[8] Aucun et plusieurs constituent en quelque sorte des exceptions car, en français, les indéfinis sont majoritairement des déterminants grammaticaux  du nom purs (chaque, quelque…) ou des pronoms purs (chacun, quelqu’un…). Au contraire, tous les cardinaux sans exception peuvent fonctionner soit comme des déterminants grammaticaux  du nom (deux chevaux), soit comme des adjectifs supprimables (les deux chevaux), soit comme des pronoms (deux des chevaux). On les fera donc figurer aussi bien dans chacune de ces trois classes. Le descripteur a tout intérêt à poser plusieurs classes homogènes (plutôt qu’une seule classe hétérogène) quand il s’agit de distinguer des compatibilités ou des comportements syntaxiques fondamentaux.[9]

En chinois, la répartition des unités syntaxiques n’est pas chose facile et les cas d’appartenance multiple sont très nombreux ; malgré cela, les descripteurs essaient tout de même de catégoriser et de classifier en ayant recours, par exemple, à “une analyse statistique des fonctions syntaxiques de trois classes de monèmes pleins” (nom, verbe, adjectif). Parmi les unités pouvant fonctionner à la fois comme noms et comme verbes, les unes pourront être étiquetées comme verbes, les autres comme noms, suivant leur fonction majoritaire. Mo Jianmin utilise ce type d’analyse ainsi que les compatibilités pour différencier la classe des adjectifs de celle des verbes et pour combattre donc l’idée reçue selon laquelle les adjectifs chinois seraient des verbes au contenu sémantique particulier (“verbes de qualité”).[10]

 

Nous avons vu que la racine était certes très utile pour étudier la formation des unités et leur apparentement mais qu’elle n’était d’aucun secours pour le syntacticien qui a un besoin crucial d’unités concrètes, dotées de traits spécifiques et donc classables car ces traits se retrouvent dans d’autres unités du même type (verbes, noms, etc.). Dans ce travail de classification, le descripteur rencontre plusieurs types de difficultés : il doit dire si telle séquence résulte de tel verbe + un déterminant grammatical  du verbe (par ex. mangera = verbe manger + futur) ou si elle constitue une entité complexe indépendante (manger). D’autre part, dans les cas d’appartenance multiple, il doit privilégier le caractère homogène des classes et négliger telle ou telle compatibilité (ou comportement) accessoire. Il ne faut donc pas hésiter à poser une nouvelle classe chaque fois qu’il s’agit de différencier des comportements fondamentaux ; au contraire, on évitera d’ouvrir une nouvelle classe pour prendre en compte une caractéristique mineure.  Ne perdons jamais de vue que nous établissons les classes syntaxiques pour dégager le système de la langue à l’étude et le maîtriser. Il y a là un souci didactique, le but étant pour le descripteur non seulement de clarifier les choses pour lui-même mais aussi d’aider ses lecteurs à dominer le système en question.

Notes


[1]  Communication faite au Colloque de linguistique fonctionnelle d’ Evora (5-5-98—9-5-98).

[2]  Pour figurer dans une même classe, deux unités doivent présenter les mêmes compatibilités, c’est-à-dire entretenir les mêmes relations avec les autres classes et, d’autre part, s’exclure l’une l’autre dans la chaîne.

[3]  Dans le fonctionnalisme d’André Martinet dont se réclame J. M. Barbosa, monème désigne l’unité significative minimale.

[4]  Voir Analyse linguistique et présentation des langues, Annali 1969.

[5]  Le verbe est désigné conventionnellement par la forme infinitive , ce qui peut donner lieu à des formulations embarrassées. Mais on pourrait rompre avec les habitudes et désigner le verbe par son radical [mãʒ] .

[6]  Voir Builles, Le Merina : description phonologique et grammaticale de la variété de malgache parlée à Tananarive, thèse d’Etat, Paris V, 1984.

[7]  Voir Bonvini, Prédication et énonciation en kasim, Paris, Editions du CNRS, 1988.

[8]  Martinet parle ici de “transfert”. Bally déjà évoquait le même phénomène qu’il nommait “hypostase” ou “transposition” (voir Linguistique générale et linguistique française, Paris, Ernest Leroux, 1932, pp. 132 sq.) Je préférerais, en synchronie, dire “double appartenance”, ce qui permet de ne pas préciser quelle est la classe d’origine.

[9]  Par comportements fondamentaux, j’entends par exemple ceux des nominaux par opposition à ceux des adjectifs, ou ceux des déterminants grammaticaux  du nom par opposition à ceux des adjectifs. Par contre, dans le cas du français quel, on négligera une faculté qu’il est le seul (parmi les déterminants grammaticaux  du nom) à posséder, celle de fonctionner comme prédicat à copule : quel est cet homme ? Il est inutile en effet de créer une classe spécialement pour quel et donc de le séparer des autres déterminants grammaticaux  du nom (le, un, ce, mon…) dont il partage les compatibilités et dont il diffère seulement par ce trait qui me paraît relever du figement.

[10]  Voir Mo Jianmin, Adjectifs et constructions comparatives en chinois contemporain, thèse de Doctorat, Université Paris V, 1997, en particulier les pages 47 à 82 dont je m’inspire ici.