Les subordonnées hypothétiques dans le parler berbère des Aït Seghrouchen d’Oum Jeniba (Maroc central)

Fernand Bentolila

 

Après avoir esquissé une description du système verbal du berbère j’étudierai dans l’ordre :

– les subordonnants hypothétiques spécifiques (mš, mr, mliD   mliD is)[1]

– les SV (syntagmes verbaux) régis par ces subordonnants et les valeurs signifiées

– les autres façons d’exprimer l’hypothèse ( is, waXa et udin).

 

  1. Les grands traits du système verbal du berbère.

 

Pour bien comprendre les problèmes concernant l’expression de l’hypothèse en berbère, il est nécessaire de rappeler brièvement la structure du système verbal de cette langue. On peut dégager en berbère deux classes de déterminants grammaticaux du verbe [2] :

. La première classe comprend trois unités à valeur aspectuelle : le prétérit, l’aoriste et l’aoriste intensif. [3]

. La seconde classe comprend deux unités à valeur modale : La et ad. Le prétérit peut apparaître seul, mais l’aoriste et l’aoriste intensif sont, dans le cas le plus général, accompagnés d’un DGV à valeur modale (La avec AI, ad avec A ou AI), comme on le voit dans le tableau suivant où sont classés les syntagmes verbaux[4] qui apparaissent dans les énoncés assertifs ou interrogatifs, en tant que prédicats. Chaque SV est caractérisé par une formule abstraite désignant les déterminants présents dans le syntagme, puis exemplifié avec le verbe žr « jeter », à la 3ème personne du singulier.

TABLEAU DES SYNTAGMES VERBAUX

 

SV POSITIFS SV NEGATIFS   correspondants
Réel P i-žru  “il a jeté” ur-PN[5] ur i-žri “il n’a pas jeté”
La-AI La  i-Gar  « Il a l’habitude de jeter / il est en train de jeter » uLi-AI uLi  i-Gar   « il n’a pas l’habitude de jeter / Il n’est pas en train de jeter »
Non-réel ad-A ad  i-žr “il jettera” ur-AI ur i-Gar  “il ne jettera pas”
ad-AI ad  i-Gar   “il jettera”    (action répétée ou durative) ur-AI ur i-Gar  “il ne jettera pas”

On trouve dans la colonne de gauche quatre SV positifs qui s’opposent deux à deux : P et La – AI ont en commun une valeur de “réel” et s’opposent à ad – A et ad – AI qui ont en commun une valeur de non-réel, marquée par ad et rendue ici de façon conventionnelle par le futur français.

 

Le “réel” rapporte des faits réels qu’il ne situe pas dans le temps divisé : mais, étant donné la réalité des faits, il ne peut s’agir que de passés ou de présents. Les deux syntagmes verbaux du réel (P et La – AI) s’opposent l’un à l’autre par leur valeur aspectuelle : P (i-žru “il a jeté”) rapporte un procès accompli ou un fait précis sans considération de durée (idée verbale pure et simple) ; au contraire La – AI (La i-Gar) rapporte un procès “inaccompli” qui prendra suivant les contextes une valeur de duratif (“être en train de”) ou d’itératif (répétition, habitude). Cette opposition aspectuelle (P ~ La -AI) se maintient même si le verbe est accompagné de la négation : ur – PN (prétérit négatif) s’oppose ainsi à uLi – AI (SV négatif correspondant à La -AI).

 

Le “non-réel” regroupe différents signifiés dont le noyau commun est le caractère virtuel, abstrait, par opposition au caractère concret du réel. Le non-réel peut ainsi exprimer diverses nuances sémantiques : futur, éventuel, possible, probable, conditionnel, souhait. Dans le non-réel on oppose deux SV positifs : ad – A et ad – AI ; ad – A exprime l’idée verbale pure et simple ; au contraire ad – AI  exprime l’aspect duratif ou itératif. Quand le verbe est accompagné de la négation, on ne peut plus opposer ces deux aspects : on ne trouve que le seul SV ur – AI (ur iGar) qui sert de correspondant négatif aussi bien à ad i-žr qu’à ad i Gar) ; on dit que l’opposition ad – A ~ ad – AI est neutralisée dans le contexte de la négation.

 

 

 

  1. Les subordonnants hypothétiques spécifiques.

 

On a, dans le parler à l’étude, quatre subordonnants bien caractérisés : mš, mr, mliD et mliD is.

 

Du point de vue sémantique, s’oppose au groupe mr, mliD et mliD is. mš exprime une hypothèse faible non contraire à la réalité, que cette hypothèse porte sur le réel (passé/ présent) ou sur le non-réel (futur). Suivant les contextes, pourra se traduire ou se paraphraser par “s’il est vrai que, si (et cela n’est pas en contradiction avec la réalité), supposons comme cela est possible ou vraisemblable, à condition que”. Parfois le sens hypothétique de s’estompe et la proposition équivaut à une complétive ou à une temporelle.

 

Au contraire, le groupe mr, mliD et mliD is exprime une hypothèse forte. Si cette hypothèse porte sur le futur, elle contient un souhait implicite ou une appréciation critique du locuteur qui la considère comme peu probable. On pourra traduire ou paraphraser ainsi : “si contrairement à ce qui est ou a été, si par impossible, si jamais, si comme je le souhaite”.  Quand cette hypothèse porte sur le passé / présent elle est contraire à la réalité. Les valeurs signifiées ressortiront plus clairement des exemples qui suivent où sont répertoriés les syntagmes verbaux (désormais SV) régis par chacun de ces subordonnants.

 

 

 

  1. Les SV et les valeurs signifiées.

 

3.1. “si”.

 

3.1.1. On trouve après les sept SV de base c’est-à-dire: P, (ur PN), AI, (uLi AI), ad A, ad AI, (ur AI). D’autre part peut régir une subordonnée non verbale :

 

(789) mž d udin ifhmn, La iTɛTaṛ ɣNx[6]

“si c’est un gars intelligent, il reste longtemps chez nous”.

 

1) – P

 

Le prétérit est le syntagme verbal qui apparaît le plus souvent après dans mon corpus. Le prédicat de la principale peut avoir des formes très variées : impératif, A, La AI, (uLi AI), ad A / AI (ur AI).

– P // impératif:

 

(670) mš džu Sžṛt din asfar, aS i

“s’il est vrai que cet arbre est un remède, ligote-moi (à cet arbre).

 

– P // A:

 

(513) mš ur tŽiy, nɣṛs as aT nČ

“si elle ne guérit pas, nous l’égorgeons pour la manger”.

 

(45) mš as Nix rwaḥ, yini-y-aš waXa

“si je lui dis ‘allons-y’, il me dit ‘d’accord’.” (L’aoriste yini de la principale a ici une valeur d'”enchaîné”, c’est-à-dire que les deux procès — « je dis » et « il dit » — se succèdent sans solution de continuité : “aussitôt il me dit”.)

 

– P // La -AI:

 

(290) mš as ixsṛ ša, La iɛDl t

“si quelque chose est détérioré, il le répare.”

 

(888) mš asn tnžḥ lqadiya, La Tawḍ ; mš ur asn tnžiḥ, uLi Tawḍ

“si leur expérience réussit, (la fusée) atteint son but ; si elle échoue, (la fusée) n’atteint pas son but.”

Après -P, La-AI a la même valeur de généralité que l’aoriste, mais le procès n’est plus “enchaîné”.

 

-P // ad-A:

 

(838) mš bɣan ad Fɣn, ad Fɣn

“s’ils veulent sortir, ils sortiront”.

 

(441) mš dṭṛid ur t Tiṛid, mš t tiṛD ur t Tiẓiṛd

“si tu le vois tu ne peux pas le porter, si tu le portes tu ne peux pas le voir” (le linceul).

 

2) -AI

 

(327) mš iat unẓaṛ La Qazn tarža

“s’il pleut, ils creusent des rigoles”.

 

3) mš ad-A

 

(17) mž d aDiN nQim, aNṛža ald D yawḍ iBa

“si nous devons nous asseoir là-bas, nous allons attendre que papa arrive”.

 

(46) mš ad asn tɛlmd, ur akid š Tmunx

“si tu dois les avertir, je ne t’accompagnerai pas”.

 

3.1.2. Remarque.

 

Le plus souvent la protase par se place avant l’apodose ; mais elle est postposée dans le tour avec hLi, avec af et dans le cas de la proposition substantive.

 

1) hLi-mš

 

hLi-mš tend à se figer et à se grammaticaliser avec une valeur proche du français “à moins que”:

 

(693) udin tnt iɛišn usar tnt iTu hLi mš ur di s ul

“celui qui les a vécues ne les oublie jamais, à moins qu’il n’ait pas de coeur”.

 

2) mš + af  “trouver”

 

Dans ce contexte, prend la valeur de “pour voir si”:

 

(299) ad waɛdx iǦ Lkʷmanḍaṛ mš ufx aD ɣr da bDlx

“j’irai chez un commandant pour voir si je trouve (le moyen) d’être muté ici”.

 

3) introduit une proposition substantive

 

La proposition introduite par semble parfois fonctionner comme un nom :

 

(528) yif mš ax iNa nTa

“il vaut mieux s’il nous le dit lui-même -> il vaut mieux qu’il nous le dise lui-même”.

 

(291) maš yifn lxdnt Lɛskṛ mad mš tufid ti n sifil ?

“qu’est-ce qui vaut mieux pour toi, le métier de soldat ou te trouver un emploi dans le civil ?”

 

(300) yif mš N tqimd ula mš D tṛaḥd

“il vaut mieux que tu restes là-bas plutôt que de venir ici”.[7]

 

Dans l’exemple suivant la proposition par est régie par la préposition xas al, comme un nom:

 

(982) xas al mš asn ištab ad myawayn

“jusqu’à s’il est écrit pour eux ils se marieront -> jusqu’au moment (hypothétique et soumis à la destinée) de leur mariage.”

 

On trouve même la proposition par coordonnée par le coordonnant d normalement réservé aux nominaux:

 

(606) lqD nsn, d mani Tɛišsn, d Lun nsn, d mš ɣr sn Lan imŽan din izirarn

“(dites) leur taille, et l’endroit où ils vivent, et leur couleur, et s’ils ont ces longues oreilles.”

 

4) dans les serments[8]

dans les serments donne un sens négatif à l’énoncé.

Par exemple uḶah mš  i-žru (littéralement : “je le jure sur Dieu s’il a jeté”)  signifie “je le jure, il n’a pas jeté” alors qu’aucun adverbe de négation n’accompagne le verbe.

Le passage du signifié d’hypothèse positive au signifié d’affirmation négative (“je le jure, il n’a pas jeté”) ne présente aucune difficulté pour un francophone. Des tours comme du diable si je m’en souvenais avec le sens de “je ne m’en souvenais pas du tout” sont très fréquents ; ils sont mentionnés aussi bien dans le dictionnaire Lexis (p. 541 sous diable) que dans Le Bon Usage de Grevisse.

. Avant si on peut avoir soit une interjection (du diable si, du tonnerre de Dieu si), soit une proposition avec un vœu de malheur (Dieu me damne si, le diable m’emporte si, que je sois pendu si) ou une acceptation de malheur (je veux être pendu si).

Grévisse, Brunot (La Pensée et la Langue, p. 502-503) et Sandfeld (Syntaxe du français contemporain, les subordonnées, § 209) notent que la proposition par si dans ce contexte équivaut à une affirmation forte qui a une valeur inverse de l’hypothèse ; en effet, cette valeur est négative si l’hypothèse est positive :

ex : Du diable si je m’en souvenais, “Je ne m’en souvenais pas” ;

Cette valeur est positive si l’hypothèse est négative : ex : Du tonnerre de Dieu si je ne la fais pas arrêter par les gendarmes ! Zola, E. Rougon, p. 227 in TLF, 7, p. 188, sous Dieu = “je la ferai bel et bien arrêter.”

 

3.2. mr, mliD / mliD is

 

D’après les données du corpus, mliD et mliD is semblent bien fonctionner comme des variantes combinatoires : mliD apparaît devant les SV ad-A/AI, ur-AI et mliD is devant les autres SV (P, ur-PN, (La)-AI, uLi-AI). Pour le sens, mr et mliD sont à peu près équivalents : ils expriment une hypothèse irréelle (contraire à la réalité) ou potentielle (portant sur le futur, possible).

 

On trouve après mr les SV suivants :

P, ur-PN, AI, uLi-AI (pour une hypothèse irréelle),

ad-A/AI, ur-AI (pour une hypothèse  potentielle).

Rappelons que mr et mliD peuvent régir une subordonnée à prédicat non-verbal :

 

mr d nČ Zi š, La ṛaḥx

“si j’étais toi, je serais parti”.

 

mliD is ɣr š ṭYara, ma ɣa džd ?

“si tu avais un avion, que ferais-tu?

 

3.2.1. mr -PN

 

Le prédicat de l’apodose peut avoir des formes variées : P, day-A, usar-PN, ad-A, ur-AI.

 

mr -PN // P

 

(153) ayu Kix La Sqṛix lwašsun, mr t qṛix, nfɛx ixf inw

“tout ce temps que j’ai passé à enseigner aux enfants, si je l’avais passé à étudier, ç’aurait été plus profitable pour moi.”

 

mr -PN // day A

 

(350) mr žin iɛdawn day Čn ax

“si c’étaient des ennemis, aussitôt ils nous mangeraient.”

 

mr -PN // ad-A

 

(37) mr awn D nɛlim d aTṣḥslm ixf Nun

“si nous vous avions avertis vous auriez pu vous déranger.”

 

mr -PN // ur-AI

 

(967) mr t SiN, ur TKn ansa din

“s’ils l’avaient su, ils ne seraient pas passés par cet endroit.”

 

Les exemples avec mliD is-P n’apportant rien de nouveau, je m’abstiendrai de les reproduire ici.

 

3.2.2. mr-La AI (-> mLi-AI); mliD is AI

 

mLi Tdam Dunit, La-y-ufx D lždud inw imzwura suL Drn

“si les gens ne mouraient pas, j’aurais trouvé mes premiers ancêtres encore en vie.”

 

(318) mliD is nČat tmara din nČat i lɛṣkṛ i sifil, imkn qaḥ ur ax Tawḍ tmara din

“si dans le civil nous nous donnions la même peine qu’à l’armée, peut-être que nous ne serions pas dans cette misère.”

 

3.2.3. mr d-ad-A; mliD ad-A

 

(320) mr d-aTafd aTxdmd alturu, aTžmɛd ktṛ

“si tu pouvais trouver du travail dans une nouvelle place, tu pourrais ramasser encore plus d’argent.”

 

mliD aD iṛaḥ duČa, ad ɣr sn yazn amazan

“si jamais il pouvait venir demain, il leur enverrait un messager.”

 

(985) awDi wahli mliD ad N afn miDn ša utRas La iTG i ša n ttRast adin, d-ad iMt

“mon vieux, jadis, si par extraordinaire on avait trouvé un jeune homme en train de faire cela à une jeune fille, on l’aurait tué.”

 

3.3. Remarque

 

mr et mliD peuvent aussi servir à l’expression du souhait (avec les SV du non- réel) ou du regret (avec le prétérit).

 

1) souhait

 

(194) mr d aTafd aTžd Tilifun i muḥnd tamDiT

“Ah ! Si tu pouvais trouver le moyen de téléphoner à Mohand cet après-midi !”

 

(240) mr d aNawḍ duČa mɛna ṣfṛu ziš

“Ah ! Si nous pouvions au moins arriver demain de bonne heure à Sefrou!”

 

mliD aD imun akd tmṬut Ns

“Ah ! S’il pouvait venir avec son épouse !”

 

2) regret

 

(35) liɛla hLi mr D yuwḍ iBa

“Ah ! Si seulement papa était arrivé !”

 

(43) mliD is D tmund akd madam d lwašun

“Ah ! Si tu étais venu avec ta femme et tes enfants !”

 

 

 

  1. Les autres façons d’exprimer l’hypothèse : is “est-ce que ?”, waXa “même si”, udin “celui qui”.

 

4.1.  is “est-ce que ?”

 

Nous avons en berbère une unité is qui apparaît avec des valeurs très diverses : “est-ce que ?”, “si” (hypothétique), “que”, “c’est que”, “parce que”. Nous ne disposons pas d’éléments suffisants pour étayer une reconstruction mais on peut à titre d’hypothèse proposer une filiation des valeurs.

Il est tentant en effet de considérer comme première la valeur de soulignement emphatique “c’est que” :

 

is iNa ad yasy isɣaṛn “c’est qu’il veut prendre du bois”.

 

isul, xas is t nḥWl ɣr diN  “il marche encore, seulement c’est que nous l’avons déplacé là-bas”.

 

Dans ces exemples is a un statut de présentatif dont le rôle est de souligner avec emphase le prédicat qui suit. A partir de cette valeur on pourrait expliquer l’emploi comme adverbe d’interrogation (“est-ce que ?”) en disant qu’il y a eu spécialisation et grammaticalisation là où, à l’origine, il ne devait y avoir qu’une interrogation par intonation avec mise en relief du prédicat.

La valeur hypothétique de is se dégage du contexte, à partir de la valeur interrogative dans des tours parataxiques où l’on trouve deux prédicats juxtaposés[9] :

 

is iLa uẓɣal, La TKsnt tɛYalin timŠin i uxam “fait-il beau ? les femmes enlèvent les timchines à la tente” > “s’il fait beau…”

 

(653) is ur t ufix ad ɛaydx aŠm nX   “si je ne le trouve pas je reviendrai te tuer”.

 

4.2. waXa “même si”

On trouve après waXa  les sept SV de base c’est-à-dire: P, (ur-PN), AI, (uLi– AI), ad-A, ad AI, (ur AI). D’autre part wa/a  peut régir une subordonnée non verbale:

 

1) waXa – P

 

(163) aDay iɛdl lmal, waXa ur iɛdiln imndi, ša Lbas ur iLi   “quand le bétail rend bien, même si le blé ne rend pas, il n’y a pas de mal”.

 

(205) waXa as nɛlm iḍu i tmDiT, duČa Şbaḥ ad iɛdl tiwṛiqin iṛaḥ N  “même si nous l’avertissons aujourd’hui dans l’après-midi, demain matin il peut faire ses papiers et partir”.

 

2) waXa – AI

 

(504) waXa iSɣuYu, uLi di s TḥNix “il a beau crier, je n’ai pas pitié de lui”.

 

3) Remarque.

 

waXa peut se combiner avec mliD is:

 

(196) waXa mliD is ur D tṛaḥd iḍu, duČa ad N ṛaḥx “même si tu n’étais pas venu aujourd’hui, moi demain je serais allé là-bas”.

 

4.3. udin “celui qui”

 

Le berbère ne dispose pas d’un relatif spécifique mais il tend à grammaticaliser le pronom démonstratif udin  ( + participe) dans le rôle de relatif : udin ižrin “celui jetant > celui qui jette”. Dans certains énoncés avec udin+ participe il y a anacoluthe et la relative prend un sens hypothétique [10]:

 

(629) udin ižin tiGa i ša, La iTbXaṛ iS “celui qui jette un sort à quelqu’un, la victime visée fait des fumigations avec lui (le caméléon)” _> “si on jette un sort à quelqu’un, la victime fait des fumigations avec le caméléon”.

 

(792) udin ur asnt ižin Dwa dɣya, adin La iTdṚa uLi “celui qui ne leur donne pas de médicaments aussitôt, cette maladie ravage le troupeau” _> “si on ne leur donne pas…”

 

 

 

Nous l’avons vu, le berbère, avec un système verbal assez simple, peut rendre une grande variété de valeurs modales dans la protase hypothétique, grâce à un jeu de subordonnants spécialisés soit dans l’expression de la condition ( “s’il est vrai que; chaque fois que”), soit dans l’expression de l’hypothèse forte(mr, mliD et mliD is). Nous avons noté que le berbère disposait d’autres moyens pour exprimer l’hypothèse (is “est-ce que?”, waXa “même si”, udin “celui qui”). Chemin faisant, nous avons pu retrouver en berbère des procédés qui sont à l’œuvre aussi en français : l’utilisation du subordonnant hypothétique dans les serments, des subordonnants hypothétiques mr et mliD pour exprimer le souhait ou le regret, du marqueur d’interrogation is ou du relatif udin avec valeur hypothétique. D’un point de vue typologique, il serait intéressant de rechercher la présence de procédés analogues dans d’autres langues.

Notes

[1] J’utilise le système de notation suivant : voyelles a, i, u ; semi-consonnes w, y ; consonnes b, č, d, f, g, ǧ, h, ḥ, k, l, m, n, q, r, s, ʃ, t, x, z, ʒ, ɣ, ɛ ; et ɛ notent les fricatives pharyngales sourde et sonore, x et ɣ les fricatives vélaires sourde et sonore, h la laryngale (aspiration), q l’occlusive dorso-uvulaire, r la vibrante apicale, č et ǧ les affriquées sourde et sonore. Le point sous la lettre note l’emphase ; le trait sous la lettre note la spirantisation (ex. ) ; le (ʷ) en exposant note la labiovélarisation de la consonne (ex.  kʷ, gʷ). Les majuscules notent les consonnes tendues.

[2] Désormais je dirai DGV pour déterminants grammaticaux du verbe.

[3] Désormais je dirai P pour prétérit, A pour aoriste et AI pour aoriste intensif.

[4] Désormais je dirai SV pour syntagme verbal. Un SV comprend un lexème verbal accompagné d’un ou plusieurs déterminants.

[5] PN désigne par abréviation le prérérit négatif. Il s’agit d’une simple variante du prétérit c’est-à-dire de la forme que prend le prétérit quand le vebe est accompagné de la négation.

[6] Les numéros devant les exemples renvoient aux paragraphes de mon corpus.

[7] cf. fr. Je ne demande pas mieux que si ça dure (pour éviter la rencontre de deux que — comparatif et complétive) in Wartburg et Zumthor, Précis de sytaxe du français contemporain, § 110.

[8] Voir Fernand Bentolila, Les syntagmes verbaux dans les serments en berbère, Awal, 1969.

[9] cf en français la valeur hypothétique de l’inversion :

“Se mire-t-on près un rivage

Ce n’est pas soi qu’on voit” La Fontaine, Fables, VIII, 13.

[10] On trouve un tour analogue dans le français du 16° siècle:

“Qui ne les eût à ce vêpre cueillies,

Chutes à terre elles fussent demain”, Ronsard, Continuation des Amours.