Deictiques et anaphoriques en berbère : Le cas de din et du couple D/N

Fernand Bentolila

Les linguistes ont l’habitude d’opposer anaphore et deixis. Selon Francis Cornish, « Deixis proper involves the introduction of a new object of focus within some universe of discourse, while anaphora presupposes a common, pre-existing focus.[i] »

Mais dans beaucoup de langues, les unités déictiques sont aussi utilisées comme anaphoriques. C’est le cas du berbère din[ii] et du couple D/N.

Après avoir situé din dans le paradigme déictique auquel il appartient, j’étudierai ses emplois anaphoriques et sa grammaticalisation en tant que relatif. Puis je traiterai des particules d’approche et d’éloignement D/N, en montrant que, dans certains contextes, ces particules deictiques fonctionnent comme des anaphoriques. Sauf mention spéciale, mes exemples seront empruntés au parler berbère des Aït Sehrouchen du Maroc central.

 

Il y a en berbère trois déterminants grammaticaux du nom de type déictique :
u : « ce…ci », –din : « ce…là »,       –iN : « ce…là-bas ».

 

Ces trois unités s’excluent l’une l’autre dans la chaîne ; c’est-à-dire qu’un nom ne peut pas être déterminé à la fois par –u et par din.

u designe l’objet près du locuteur, –din l’objet près de l’interlocuteur, et –inn l’objet qui n’est près ni du locuteur ni de l’interlocuteur (sphère de la 3ème personne).

Nous avons donc dans ce parler berbère un micro-système à trois termes comparable à celui du latin (cf hic, iste, ille), de l’espagnol (cf este, ese, aquel), ou du coréen (i-, kt-, ca).

L’opposition fondamentale est entre –u (1ère personne) et –iN (3ème personne). La valeur déictique de din (seconde personne) est plus précaire, et partant plus difficile à prouver. Mais elle semble bien vivante dans le parler ; en particulier si l’interlocuteur est à quelque distance de moi et qu’il tient un stylo dans sa main, je lui dirai :

i Stilu din : « donne-moi ce stylo ».

u et –iN sont exclus dans ce cas.

 

On trouve, dans un conte, un exemple avec cette valeur deictique de din (flèche pointée vers la sphère de l’interlocuteur) : Hammou, le héros du conte, demande à quelqu’un de l’attacher à un arbre. Un peu plus tard arrive un nouveau protagoniste ; et Hammou lui raconte qu’il est attaché à l’arbre parce que c’est là un moyen de guérir les rhumatismes. Et l’autre, aussitôt convaicu, veut essayer ce remède miracle :

džu Sžṛt din asfar, aS i « si cet arbre (celui auquel TU es attaché) est un remède, attache-moi ».

 

Mais din peut avoir une seconde valeur qui est beaucoup plus fréquente que la précédente : c’est la valeur anaphorique. En effet, dans la plupart des cas, din s’emploie pour renvoyer à un antécédent mentionné dans le contexte précédent, ou appartenant à l’univers de discours, donc présent dans l’esprit du locuteur et de l’interlocuteur : « l’homme en question, l’objet dont on parle »[iii].

 

Nous retrouvons ces deux valeurs (deictique et anaphorique) dans les composés pronominaux : udin « celui-là, l’homme en question », opposé à wu « celui-ci » et à wiN « celui-là », et adin « cela, la chose en question » opposé à ayu « ceci » et à ayiN « cela ».

 

Pour les adverbes de lieu on n’a que deux termes deictiques : da « ici » et diN « là ». L’anaphorique est rendu par di-s, littéralement : « dans lui », c’est-à-dire « là, dans l’endroit en question ».

 

En conclusion, le berbère a utilisé un élément deictique pour des renvois anaphoriques. En latin, la situation est différente au départ puisque le micro-système anaphorique à trois termes (hic, iste, ille), s’oppose à un pur anaphorique is.
Mais comme le notent Alfred Ernout et François Thomas : « La répartition précédente ne dura qu’un temps, et au cours du latin, ces différents termes se sont de plus en plus employés les uns pour les autres. Is sortit d’usage assez vite (…) ; Hic s’affaiblissait et contribuait à remplacer is (…) ; Ille encore plus que hic tendait à se substituer à is comme anaphorique (…) ; Iste cessait d’être lié à la deuxième personne ; (Il se maintenait) empiétant parfois sur is et surtout sur hic ».[iv] On note donc, en latin, comme en berbère, une instabilité du deictique 2ème personne et l’emploi de deictiques comme anaphoriques.

 

J’en viens maintenant aux particules d’approche et d’éloignement D et N[v] ;
il s’agit de deux déterminants grammaticaux du verbe à valeur déictique.

Pour bien décrire leur signifié respectif, il ne faut pas se contenter d’opposer
D / N terme à terme, mais avoir recours en outre aux oppositions D / zéro et N / zéro.

Dans la majorité des cas, les commutations sont possibles mais à condition de changer, ou le contexte, ou la situation. La plupart du temps, donc, ce n’est pas le libre choix du locuteur qui dicte l’emploi de D ou de N, mais bien un ensemble de contraintes objectives appartenant, soit à la situation, soit au contexte.

 

J’ai ainsi dégagé un certain nombre de facteurs pertinents.

1) Pour la situation, ce qui compte, c’est :

* En premier lieu, la position respective des protagonistes du procès d’énonciation (locuteur et interlocuteur) ; quelquefois, ce qui est pertinent, ce n’est pas la position actuelle du locuteur mais sa position passée ou future.

* En second lieu, la position respective des protagonistes du procès de l’événement (actants).
Par exemple, si nous avons deux personnes X et Y et un locuteur Z alignés ainsi, X___Y___Z :

Le procès « X regarde Y » sera orienté avec ; mais le procès « Y regarde X » ne pourra pas être orienté avec D.

 

2) Pour le contexte, ce qui compte c’est, d’une part le contenu sémantique du verbe déterminé par D / N et, d’autre part, le développement organique du récit.

 

Muni de ces instruments d’analyse, j’ai réexaminé toutes les occurrences de
D / N de mon corpus (environ 300 pages dactylographiées), en faisant varier chaque fois tous les facteurs pertinents, l’un après l’autre, pour déterminer dans chaque cas le facteur ou la combinaison de facteurs qui justifiaient la présence de D ou de N.

J’ai ainsi obtenu un classement des valeurs et emplois de D et de N, que je présente ici. Dans un souci didactique, pour aider le lecteur non berbérisant à saisir d’emblée les phénomènes étudiés, je n’ai pas donné le texte berbère des exemples.[vi]

 

  1. Valeurs et emplois de D

 

1.1. Référence à un ici réel

J’appelle ici réel, la position réelle, effective du locuteur au moment de l’énonciation. En fait, tout se passe comme si le locuteur divisait l’espace en deux portions, l’une englobant l’ici réel, et l’autre englobant tout le reste. Suivant les cas, cet ici réel pourra être très étroit, limité à la petite portion d’espace qu’occupe le locuteur, ou élargi jusqu’à la maison, le quartier, la ville, le pays, la terre entière.

(165) “le blé de l’étranger va entrer D” (= dans notre pays)

(886) “le cosmonaute est revenu D” (= sur la terre)

D’une façon plus générale, les mouvements du ciel vers la terre, (oiseaux qui fondent sur une proie au sol), ou des profondeurs de la terre vers la surface du sol, sont orientés avec D, (remontée d’un puits, émergence des plantes qui poussent).

 

1.2. Absence de référence à un ici réel

 

  1. a) Syntagmes semi-figés

Par exemple le verbe “sortir” est presque toujours accompagné de D, comme si l’action de sortir était perçue par un observateur situé à l’extérieur. D ici donne à l’action un caractère concret, souligne l’émergence ; au contraire, “sortir” sans D prend un sens abstrait, général, (“quitter, abandonner”).

Autres ex : “se lever, croître, naître, puiser, traire, enlever, retirer”.

“il t’a vu D avec les jumelles”

(901) ” et il le filme D

 

  1. b) D dans les récits (actualisant)

Dans les récits, D ne peut pas orienter vers un ici réel ; il sert alors à actualiser le procès : le narrateur décrit l’action comme vue de face. Il y a là tout un jeu subtil mais qui se laisse lire clairement grâce au seul contexte, grâce à ce qu’on peut appeler “le développement organique du récit” :
cf en fr. “Madame Bovary alla dans sa chambre où Charles vint la rejoindre”.

D se comporte alors comme un anaphorique, dont le référent est à chercher dans le contexte précédent ou suivant; il signifie “vers le lieu en question”.
(950) “Mohand alla se poster près de la source; bientôt il aperçut une négresse qui montait D puiser de l’eau.”
(986) “quand par hasard il y a un mariage, les jeunes filles s’habillent bien D” (D = pour la circonstance, pour venir au mariage).

 

  1. Valeurs et emplois de N

 

La valeur fondamentale de N est “là-bas, pas ici où je parle”. D’emploi plus rare que D, il est plus expressif. Il peut avoir le sens d’un locatif, ou indique une direction, et les règles d’emploi varient en fonction de sa valeur.

 

2.1. Localisation

 

Quand il indique une localisation, N sert à souligner une opposition avec l’ici réel du discours, ou la scène principale du récit, ou à rejeter le locatif dans les lointains. Dans tous les cas, l’emploi de N suppose une division de l’espace en deux : un ici et un là-bas ou un ailleurs, une région proche et une région éloignée, un domaine connu et un domaine inconnu.

(238) “il est N ici chez des camarades” (tout près mais pas ici où nous parlons)

(424) “il moissonne par terre et dépique N dans le ciel”

(398) “il se retrouva N au pays des ogres”

(22) “il en sort beaucoup de pus qui était N à l’intérieur”

Avec des verbes comme “laisser” ou “rester”, N localise le procès à l’endroit où était précédemment l’actant principal :

(474) “il prépara le repas dans une marmite qu’il suspendit au plafond; il lança un caillou sur la marmite : la viande tomba D, la sauce resta N (en haut).”

 

2.2. Direction

 

Quand N indique une direction, avec des verbes de mouvement comme “aller, arriver, apporter”, son emploi n’est plus laissé à la liberté du locuteur, il est soumis à certaines conditions :

  1. a) Le mouvement ne doit pas s’effectuer vers l’ici réel du locuteur.
  2. b) Le mouvement doit s’effectuer vers un endroit où j’étais, où je serai moi qui parle, ou bien vers un endroit où se trouvait, où se trouve mon interlocuteur.

(382) “pourquoi n’es-tu pas venu me retrouver N ?” (là-bas à l’endroit convenu où je t’attendais mais où je ne suis plus).

(50) “apportez-nous N de quoi faire du thé” (dans cette pièce où nous allons nous rendre).

Quand N indique que le mouvement se fait vers l’interlocuteur, cette valeur peut être précisée par le contexte (pronom de 2° personne), ou par la situation (conversation téléphonique ou lettre).

(778) “vous viendrez D chez nous, nous irons N chez vous”.

 

Je terminerai en rappelant l’intérêt que présente pour le linguiste le fonctionnement de din et du couple D / N. Après avoir dégagé pour din la valeur encore vivante de déictique de la 2ème personne, j’ai analysé ses emplois comme anaphorique et comme outil relatif. De même, pour D / N à partir d’une valeur première déictique se développent des emplois d’une subtilité et d’une complexité qui forcent notre admiration. Cette création de la langue berbère me paraissait tellement extraordinaire que j’ai mis longtemps, au cours de l’enquête, à l’accepter, multipliant les consultations de locuteurs natifs sur le même exemple : peine perdue ou plutôt peine gagnée car ils étaient tous d’accord. Libre au lecteur sceptique de reprendre à son compte ces investigations passionnantes !

Notes

[i] Francis Cornish, Anaphoric Relations in English and French, A Discourse Perspective, London, Croom Helm, 1986, 242 p.

[ii] J’utilise le système de notation suivant : voyelles a, i, u ; semi-consonnes w, y ; consonnes b, č, d, f, g, ǧ, h, ḥ, k, l, m, n, q, r, s, ʃ, t, x, z, ʒ, ɣ, ɛ ; et ɛ notent les fricatives pharyngales sourde et sonore, x et ɣ les fricatives vélaires sourde et sonore, h la laryngale (aspiration), q l’occlusive dorso-uvulaire, r la vibrante apicale, č et ǧ les affriquées sourde et sonore. Le point sous la lettre note l’emphase ; le trait sous la lettre note la spirantisation (ex. ) ; le (ʷ) en exposant note la labiovélarisation de la consonne (ex.  , gʷ). Les majuscules notent les consonnes tendues.

[iii] On retrouve cette répartition des valeurs (déictiques et anaphorique) dans bien d’autres parlers berbères : en kabyle l’anaphorique –ənni s’oppose aux déictiques -a / -agi (proximité) et -in / -ihin / -ihina (éloignement). Voir André Basset et André Picart, Eléments de grammaire berbère,Alger, La Typo-Litho, 1948, 328 p.

Dans la tašlḥit d’Inezgane (Souss, Maroc) les deux anaphoriques –lli et –nna s’opposent aux déictiques -ad (proximité) et -ann (éloignement). Voir Lahoucine Bary, Etude syntaxique d’un parler de la langue tamazight, DES, Université Mohamed V, Rabat, 1983.

Dans le parler des Aït Sadden, l’anaphorique –nna s’oppose aux déictiques -a (proximité) et -inn (éloignement). Voir Ahmed Bououd, Grammaire et syntaxe d’un parler berbère, Aït Sadden, Maroc, thèse, Paris, INALCO, 1990.

[iv] Syntaxe latine, Paris, Klincksieck, 1951 (p. 161).

[v] Voir Fernand Bentolila, Les modalités d’orientation du procès en berbère, La linguistique, Paris, PUF, 1969, fasc. 1 et 2.

[vi] Les spécialistes peuvent lire le texte berbère des exemples cités dans Fernand Bentolila, Les modalités d’orientation du procès en berbère, La linguistique, Paris, PUF, 1969, fasc. 1 et 2.