Note sur l’expression de la possession en berbère

Fernand Bentolila

Le berbère[i] dispose de différents moyens pour exprimer la possession. J’étudierai dans l’ordre : le verbe ili[ii] “posséder”, le verbe ili + préposition ” être à”, le datif avec un verbe quelconque, le tour SN1 + SN2, le tour SN + préposition + pronom personnel et enfin les monèmes conjoints u/ult, bu, war/tar.

 

 

  1. Le verbe ili “posséder”

 

Ce verbe se caractérise par les quatre formes suivantes en combinaison avec les déterminants grammaticaux : aoriste ili, prétérit lu, prétérit négatif li, aoriste intensif Tili. Dans les tours avec ili “posséder” le possesseur est l’agent et l’objet possédé est le patient (objet direct). Pour illustrer cette construction j’emprunterai mes exemples au Dictionnaire des verbes Aït Seghrouchen de Fatima Amrani[iii]:

wiGlin taDart iN ? “qui possède cette maison ? > “à qui est cette maison ?”

ilu iLi-s n   ɛMi-s “il a possédé la fille de son oncle paternel” > “il a épousé sa cousine paternelle.”

ur ili Ṛay “il n’a pas d’avis” > “il manque de jugement”

adin xf-i tlu žix as t “ce-que sur-moi elle possédait, j’ai-fait à-elle cela” > “je lui ai rendu ce que je lui devais.”

 

 

  1. Le tour “être à”.

 

Le verbe ili “être” se caractérise par les quatre formes suivantes en combinaison avec les déterminants grammaticaux : aoriste ili, prétérit La, prétérit négatif Li, aoriste intensif Tili. Dans les tours avec ili “être”, l’objet possédé est l’agent et le possesseur est régime d’une préposition (le plus souvent ɣr “chez”, ou x “sur”).

tLa   ɣr i aMn sT snin nxD xms snin “était à moi environ six ans ou cinq ans” > “j’avais environ cinq ou six ans.”

wi  ɣr tLa lfalta ? “qui chez est la faute ?” > “chez qui est la faute ?”. > “qui est responsable ?”

ad ur TəTu is  ɣr sn iLa   ɣWaDa uydin s iTɛiš bnadm “n’oublie pas que chez eux est en bas ce avec il vit l’homme” > n’oublie pas qu’ils ont en bas tout ce dont l’homme a besoin pour vivre.”

 Ksn i adin  Lmal  ɣr i iLan “ils ont enlevé à-moi ce-que de-troupeau chez moi étant” > “ils m’ont enlevé tout ce que je possédais comme troupeau.”

Fatima Amrani cite deux exemples avec la préposition x/xf :

Lan idaMn x yamna “le sang est sur Yamna” > “Yamna a ses règles.”

iLa xf i Din “est sur moi dette” > “j’ai des dettes.”

 

 

  1. Datif avec un verbe quelconque.

 

Dans mon corpus ce tour n’apparaît qu’avec les pronoms personnels ou dans les propositions relatives; le datif représente le possesseur et le sujet du verbe le possédé.

aDay asnt yili i tsa ifrsl  La inQ tnt “quand à-elles est dans foie douve, elle tue elles” > “quand elles ont la douve du foie, elles risquent d’en mourir.”

 La  Traɛix alɣm din mu D tKu  Dunt imŽan “je cherche un chameau à qui la graisse coule par les oreilles.”

ulad tamṬut  La tmṛḍ as “aussi femme est-malade à-lui” > “sa femme aussi est malade.”

 La  Tluku-y-as x uḍaṛ “elle-marche à-lui sur pied” > “elle lui marche sur le pied.”

 

Cette valeur d’appartenance peut être reprise de façon pléonastique par  nn- s “de lui” :

Twaɛd lmalik din mu ixla lɛskṛ  N- s “elle-alla-trouver le-roi qui à avait-péri l’armée de lui” > “elle alla trouver le roi dont

l’armée avait péri.”

 

 

  1. Le tour SN1 + préposition + SN2.

 

Dans ce tour SN1 représente le possédé et SN2 le possesseur ; le rapport est marqué par la préposition n/ nn “de” :

Snduq n ɛli  “la caisse d’Ali”.

lkwNaš n ɛli  “le cahier d’Ali”.

La fonction de “complément déterminatif” marquée par la préposition n peut exprimer des relations sémantiques très différentes de la possession. En particulier quand elle s’établit entre deux noms de personnes elle indique que SN1 est fils, frère ou esclave de SN2 :

Sɛid n mulay “saïd de Moulay” > “Saïd fils de Moulay”.

SN2 peut être thématisé :

arba n ḥMu, tLa  ɣr i  Tswiṛa N- s “le fils de Hammou, est chez moi photo de lui” > “le fils de Hammou, j’ai sa photo”.

 

 

  1. Le tour SN + préposition n + pronom personnel.

 

Ce tour n’est qu’une variante du précédent : SN2, le possesseur est simplement remplacé par un pronom personnel. J’étudierai successivement le cas des noms de parenté, la possibilité pour le pronom personnel de coexister avec d’autres déterminants du nom, le soulignement emphatique du possesseur, les syntagmes nominaux possessifs (“le mien, le tien…”) et les syntagmes figés dans les interjections.

 

5.1. Les noms de parenté.

 

Quand SN (le possédé) n’est pas un nom de parenté on a des énoncés parallèles aux précédents :

Snduq n  ɛli   //  Snduq  N- s “caisse de Ali”  // “caisse de lui”  > “sa caisse”.

Mais quand SN (le possédé) est un nom de parenté, la relation se fait directement, sans la préposition n :

uma-s “frère de lui” > “son frère”.

 

Les berbérisants appellent “noms de parenté” les noms qui donnent lieu à ce type de construction : iMa “mère”, iBa “père”, mMi “fils”, iLi “fille”, uma “frère”, ultma “soeur”, daDa “grand-père”, naNa “grand’mère”, ɛMi “oncle paternel”, ɛTi “tante paternelle”, xali “oncle maternel”, xalti “tante maternelle”.

 

Il est à noter aussi que le nom de parenté, quand il est suivi d’un SN2 (possesseur), est obligatoirement accompagné d’un pronom personnel pléonastique ; on ne peut pas dire “le frère de la femme” ; il faut dire “le frère d’elle de la femme”, uma-s n tmṬut  , (où tmṬut  et le pronom personnel s ont le même référent).

 

5.2. Le pronom personnel complément déterminatif peut coexister avec d’autres déterminants du nom.

 

aɣyul  N- s din “âne de-lui ce” > “cet âne qui lui appartient”.

aɣyul u N s “âne cet de-lui” > “son âne que voici”.

imDukal  N- s din ḍnin “amis de-lui ces autres” > “ses autres amis”.

 

Le groupe SN + préposition n + pronom personnel peut être régi par un indéfini :

iLa ša n  ɛMi-s i lɛskṛ “est un de oncle de-lui à l’armée” > “il a un oncle dans l’armée”.

SN peut être complété par une relative :

ša umDakwl  N-š din tSnd zi tmurt “un ami à toi que tu connais du pays”.

 

5.3.  Soulignement emphatique du possesseur.

 

En berbère, les pronoms personnels se présentent sous des formes légères ou sous des formes étoffées. Les premières se comportent comme des clitiques, les secondes ont une plus grande indépendance à l’égard du contexte.

Ces formes étoffées ont un statut mixte : d’une part ce sont des variantes des formes légères dans certains contextes ; d’autre part elles peuvent, en combinaison avec les formes légères, constituer des pronoms personnels emphatiques.

 

C’est ce qui apparaît dans les trois exemples suivants où la forme légère x du pronom (complément déterminatif) est renforcée par la forme étoffée nČni :

tamurt  N- x nČni lmrs  “pays de nous, NOUS, El Mers” > “notre pays à nous c’est El Mers.”

duČa N- s  La tẒar lahl  N- s nTa  “demain de lui elle voit parents de lui LUI” > “le lendemain elle voit ses parents à lui”.

iḍN inw nČ iɛžb as lḥaL  “avis de moi MOI il plaît à-toi le temps” > “à mon avis à moi tu es content”.

 

5.4. Syntagmes nominaux possessifs.

 

Le berbère a constitué des syntagmes nominaux possessifs

(équivalents des pronoms possessifs du français) à l’aide des “supports de détermination” (wi “celui”, yi “ceux”, ti “celle/celles”) suivis de la préposition n et d’un pronom personnel:

wi N- š “celui de toi” > “le tien”, wi N- s “le sien”..

 

5.5. On relève dans les interjections plusieurs syntagmes figés avec SN + préposition n + pronom personnel de la deuxième personne du singulier :

mrḥba N- š “sois le bienvenu!”

tiqT  N- š “brûlure de toi” > “que le diable t’emporte!”

uƐ   N- š “tu me dégoûtes”.

tixt  N- š “ton remords” > “bon sang!”

 

  1. Je terminerai en signalant l’existence en berbère d’éléments de composés dont le signifié est souvent celui de la possession : u- “l’homme de”, ult- “la femme de”, ayt- “les hommes de”, suyt- “les femmes de”, bu- “le gars à, la fille à”, war- “le dépourvu, le privé de”, tar- “la dépourvue, la privée de” :

 

bu luṭil “le/la propriétaire de l’hôtel”.

bu yižr “le/la propriétaire du champ”.

bu  ɛšṛa laf ryal “l’homme aux mille réaux” > “celui qui gagne mille réaux”.

ayt-lbakaluṛYa “les gens du baccalauréat” > “les bacheliers”.

abrid war-tufɣt “un chemin sans issue”.

iɣid war-iḍarn “un chevreau sans pattes”.

 

 

 

 

Notes

 

  1. L’étude qui va suivre s’appuie sur le seul parler berbère des Aït Seghrouchen ( Moyen Atlas marocain ).
  2. Fatima AMRANI, Dictionnaire des verbes Aït Seghrouchen, Thèse de 3° cycle soutenue à Paris V, en juin 1990. Université René Descartes, Paris.

Notes

[i] . L’étude qui va suivre s’appuie sur le seul parler berbère des Aït Seghrouchen ( Moyen Atlas marocain ).

[ii] J’utilise le système de notation suivant : voyelles a, i, u ; semi-consonnes w, y ; consonnes b, č, d, f, g, ǧ, h, ḥ, k, l, m, n, q, r, s, ʃ, t, x, z, ʒ, ɣ, ɛ ; et ɛ notent les fricatives pharyngales sourde et sonore, x et ɣ les fricatives vélaires sourde et sonore, h la laryngale (aspiration), q l’occlusive dorso-uvulaire, r la vibrante apicale, č et ǧ les affriquées sourde et sonore. Le point sous la lettre note l’emphase ; le trait sous la lettre note la spirantisation (ex. ) ; le (ʷ) en exposant note la labiovélarisation de la consonne (ex.  kʷ, gʷ). Les majuscules notent les consonnes tendues.

[iii]  Fatima AMRANI, Dictionnaire des verbes Aït Seghrouchen, Thèse de 3° cycle soutenue à Paris V, en juin 1990. Université René Descartes, Paris.