Interrogation et mise en relief en berbère

Fernand Bentolila

Nous partons de l’observation des faits en français et en anglais. En français par exemple, on note une relation entre l’interrogation et la focalisation : est-ce que correspond à c’est que, avec inversion du pronom sujet ce ; d’autre part les unités interrogatives opposent une forme courte à une forme longue : comparer qui/qui est-ce qui, quand/quand est-ce que etc. En anglais l’auxiliaire qui apparaît dans l’interrogation est le même que celui qui apparaît dans la forme emphatique : comparer you did see him “vous l’avez bel et bien vu” et did you see him ? “l’avez-vous vu ?”

Le berbère offre lui aussi un terrain d’étude intéressant pour ces phénomènes. J’examinerai successivement le cas de is “est-ce que ?”, et la présence du focalisateur ay dans l’interrogation.[i]

 

  1. is “est-ce que?”

Nous avons en berbère une unité is qui apparaît avec des valeurs très diverses : “est-ce que?”, “si” (hypothétique), “que”, “c’est que”, “parce que”. Nous ne disposons pas d’éléments suffisants pour étayer une reconstruction mais on peut à titre d’hypothèse proposer une filiation des valeurs.

1.1. Il est tentant en effet de considérer comme première la valeur de soulignement emphatique “c’est que”.

is iNa ad yasy isɣarn “c’est qu’il veut prendre du bois”.

isul, xas is t nḥWl ɣr diN  “il marche encore, seulement c’est que nous l’avons déplacé là-bas”.

aDay žMɛn ašadin is iqsḥ wawal bZaf “quand les deux (faisceaux) se rencontrent, attention c’est que la voix est trop forte”.         

       Dans ces exemples is a un statut de présentatif dont le rôle est de souligner avec emphase le prédicat qui suit. A partir de cette valeur on pourrait expliquer son emploi comme adverbe d’interrogation (“est-ce que”) en disant qu’il y a eu spécialisation et grammaticalisation là où, à l’origine, il ne devait y avoir qu’une interrogation par intonation avec mise en relief du prédicat.

 

1.2.  is adverbe d’interrogation.

is peut déterminer un prédicat verbal ou non-verbal.

Exemples de is suivi d’un prédicat non-verbal actualisé par le présentatif d “c’est” ou uliD “ce n’est pas” :

is d ɛli ? “est-ce que c’est Ali ?”

is uliD ayu ? “est-ce que ce n’est pas cela ?”

Exemples de is suivi d’un prédicat verbal :

is as ižu ḥD ša ? “est-ce que à-lui il-a-fait quelqu’un quelque-chose ?” > “est-ce que quelqu’un lui a fait quelque chose ?”

Il existe en berbère un autre adverbe d’interrogation totale : ma “est-ce que?”. La possibilité pour is d’apparaître après ma montre bien que sa valeur première n’est pas interrogative :

ma is iṛaḥ ? “est-ce que c’est qu’il est parti ?” > “est-ce qu’il est parti ?”

Notons que la combinaison inverse * is ma n’est pas possible.

 

1.3.  is “si” (hypothétique).

La valeur hypothétique de is se dégage du contexte, à partir de la valeur interrogative dans des tours parataxiques où l’on trouve deux prédicats juxtaposés :

is iLa uẓɣal, La TKsnt tɛYalin timŠin i uxam “fait-il beau ? les femmes enlèvent les timchines à la tente” > “s’il fait beau…”

 

1.4.  is “que”, “parce que”.

La valeur forte de is (“c’est que”) peut s’affaiblir; is devient alors un simple marqueur de subordonnée substantive et peut apparaître alors après le présentatif d “c’est” ou après un verbe opérateur :

ɛlayn d-is ur yuwḍ “peut-être c’est qu’il n’est pas arrivé.”

Snx is ur dis ša “je sais qu’il n’y a rien.”

Le passage du sens de “c’est que” à celui de “parce que” se fait tout naturellement en contexte :

inyu asrdun al bulman is yuwy aryaz “il est allé à dos de mulet jusqu’à Boulemane, c’est qu’il a emmené l’homme” > “parce qu’il a emmené l’homme.”

 

 

  1. Le focalisateur ay dans l’interrogation.

 

Quand il focalise un nominal, a/ay est suivi d’un verbe au participe ou à une forme personnelle selon la fonction de ce nominal dans l’énoncé. Si ce nominal est sujet dans l’énoncé avant focalisation, on a le participe :

tiN ay as ižin ša “celle-là (foc.) à-elle ayant-fait quelque-chose” > “c’est celle-là qui lui a fait quelque chose”.

Si ce nominal n’est pas sujet on a une forme personnelle :

anẓar ay Sa yuwy iBa “pluie (foc.) d’ici il-a-emporté mon-père” > “c’est la pluie que mon  père a emportée d’ici.”

Rappelons que a/ay peut focaliser aussi bien des adverbes, des syntagmes autonomisés par une préposition, ou même des propositions subordonnées :

hLi azdɣat a ur akid sn munx “seulement l’an-dernier (foc.) ne-pas avec eux je-suis-allé” > “c’est seulement l’an dernier que je ne les ai pas accompagnés.”

ɣr i ay N iṛaḥ “chez moi (foc.) là-bas il-est-allé” > “c’est chez moi qu’il est allé.”

azGa tuwḍ Sbiṭar ay tfaq “quand elle-est-arrivée-à l’hôpital (foc.) elle-s’est-réveillée” > “c’est seulement quand elle est arrivée à l’hôpital qu’elle s’est réveillée.”

a/ay accompagne obligatoirement certaines unités interrogatives; il s’agit de man-di-sn “lequel d’entre eux”, mšḥal “combien”, mlmi “quand” et de mism “comment”. Il y a donc eu figement, grammaticalisation et, comme on ne peut pas opposer ay à son absence, le focalisateur ici n’a plus aucune valeur.

 

2.1.  man-di-sn “lequel d’entre eux?”

Suivant la règle générale  le focalisateur ay est suivi d’un verbe au participe si le pronom interrogatif est sujet, et d’un verbe à une forme personnelle dans les autres cas.

man-di-sn ay D iṛaḥn ? “lequel-d’entre-eux (foc.) vers-ici étant-allé ?” > “lequel d’entre eux est venu ?”

man-di-sn ay dẓrid ? “lequel (foc.) tu-as-vu ?” > “lequel as-tu vu ?”

Nous avons ici une focalisation formelle avec la présence de ay :(littéralement) “c’est lequel qui est venu ?”, “c’est lequel que tu as vu ?”, mais sans incidence sur le sens. Notons qu’en français aussi il y a eu grammaticalisation du focalisateur dans les formes longues des pronoms interrogatifs ( qui est-ce qui/que, quand est-ce que…); dans le cas du pronom interrogatif que sujet on n’a d’ailleurs que la forme longue : qu’est-ce qui remue ? ne peut pas s’opposer à *que remue ?                                     

       Il existe en berbère deux autres pronoms interrogatifs : may “qui/que ?” et wi “qui ?”

Dans may il est fort probable que ay soit amalgamé comme le suggèrent la forme, les variantes may/ma et la construction avec participe :

may i iTiɛžibn ? “quoi à moi plaisant ?” > “qu’est-ce qui me plaît ?”

Dans wi la forme ne laisse rien deviner de la composition mais il est tentant de supposer la présence du focalisateur pour expliquer le verbe au participe :

wi akid s imuN ? “qui avec elle étant allé ? > “qui l’a accompagnée ?”

L’analyse de ce tour fait difficulté si l’on ne postule pas une focalisation. D’une part on ne trouve pas, ailleurs que dans l’interrogation, des séquences { nominal + verbe au participe} formant syntagme prédicatif; d’autre part on a du mal à décider lequel des deux termes ( le pronom interrogatif wi et le participe imuN ) est le prédicat et lequel est l’actualisateur ou, selon une autre terminologie, lequel est le rhème et lequel est le thème. Au contraire si l’on pose une focalisation, le verbe est prédicat et le pronom wi est sujet actualisant ce prédicat dans l’énoncé de base; et la focalisation n’est plus qu’une opération seconde qui ne change rien à ces relations syntaxiques fondamentales.[ii]

 

2.2.  mšḥal “combien ?”

Le quantitatif mšḥal “combien ?” a un statut mixte : il peut fonctionner soit comme nominal soit comme adverbe.[iii] Je ne retiendrai ici que les emplois de nominal; quand mšḥal est sujet il est suivi d’un verbe au participe ( tout comme le autres pronoms interrogatifs man-di-sn, may et wi ) :

mšḥal Lwašun ay ɣNx iLan ? “combien d’enfants (foc.) chez-nous étant ?” > “combien d’enfants y a-t-il chez nous ?”

mšḥal ay di-s dzrɛd ? “combien (foc.) dans-lui tu-as-semé ? > “combien ( de mesures ) y as-tu semées ?”

 

2.3.  mlmi “quand”, mism “comment”.

Il s’agit de deux adverbes qui sont focalisés par ay comme l’adverbe azdɣat de l’exemple cité au § 2. La seule différence c’est que dans le cas de mlmi et de mism cette focalisation est obligatoire.

mlmi ay uḍant ? “quand (foc.) elles-furent-démolies ?” > “quand est-ce qu’elles furent démolies ?”

mism ay džu lxdnt u n Šifur ? “comment (foc.) il-est travail ce de chauffeur ?” > “comment est ce travail de chauffeur ?”

 

 

 

Nous venons de passer en revue quelques faits berbères qui montrent une liaison entre interrogation et mise en relief : d’abord le polysème is dont on pourrait expliquer la valeur interrogative à partir de celle de soulignement emphatique (“c’est que” > “est-ce que?”) ; puis la présence figée du focalisateur ay avec les pronoms interrogatifs man-di-sn, may, wi, mšḥal et les adverbes mlmi et mism[iv].Ces phénomènes sont tout à fait comparables à ceux qu’on peut observer dans d’autres langues ( do en anglais, c’est que/est-ce que ? en français ) et pourraient donner lieu à une recherche typologique de plus grande envergure.

Notes

[i] J’utilise le système de notation suivant : voyelles a, i, u ; semi-consonnes w, y ; consonnes b, č, d, f, g, ǧ, h, ḥ, k, l, m, n, q, r, s, ʃ, t, x, z, ʒ, ɣ, ɛ ; et ɛ notent les fricatives pharyngales sourde et sonore, x et ɣ les fricatives vélaires sourde et sonore, h la laryngale (aspiration), q l’occlusive dorso-uvulaire, r la vibrante apicale, č et ǧ les affriquées sourde et sonore. Le point sous la lettre note l’emphase ; le trait sous la lettre note la spirantisation (ex. ) ; le (ʷ) en exposant note la labiovélarisation de la consonne (ex.  kʷ, gʷ). Les majuscules notent les consonnes tendues.

 

[ii] Sur ce dernier point je reprends l’analyse qui m’a été suggérée par Alphonse Leguil (communication personnelle ).

[iii] Cette caractéristique des quantitatifs se retrouve dans d’autres langues (cf français beaucoup, trop etc., anglais much).

[iv] Il est à noter que le focalisateur ay n’apparaît pas avec les advebes mani « où » et maymi « pourquoi ».