Les écrivains et la faute

Fernand BENTOLILA

Université René Descartes

 

D’une manière générale, les écrivains forgent leur langue en prenant  modèle sur les meilleurs auteurs qui les ont précédés. Suivant les époques, on sélectionne[1] des auteurs dits « classiques » ; rappelons que, entre autres acceptions, classiques peut, en français, désigner les auteurs qu’on étudie dans les classes. Mais le problème avec ces auteurs classiques c’est qu’ils ne pratiquent pas un usage homogène, en particulier quand il s’agit de points controversés de la grammaire du français, de ces « difficultés » où même les lettrés ne savent plus trop quelle est la règle, ces zones floues où la langue change de façon imperceptible sans qu’on puisse décider quel est l’usage « correct » et quel est l’usage « fautif ». Justement, l’idée de Grevisse dans Le bon usage, c’est de citer, avec un malin plaisir, autant de bons auteurs classiques d’un côté que de l’autre. Parmi les nombreux exemples qu’on pourrait évoquer à ce propos, j’en ai retenu trois, soit parce que j’ai eu à les étudier au cours de mes recherches personnelles, soit parce qu’ils illustrent des avancées récentes de la linguistique. Il s’agit de la concordance des temps, du pronom personnel anaphorique et de car.

  1. La concordance des temps

Notre souci constant, c’est de traiter avec des unités faisant l’objet d’un choix et que nous dégageons par la commutation. Et nous avons bien soin de distinguer les unités de leurs variantes, c’est-à-dire des formes que peuvent prendre ces unités dans différents contextes. Prenons l’exemple du subjonctif en français. Pour bien comprendre les phénomènes que je veux décrire, il faut distinguer au moins trois usages en français contemporain : le français parlé, l’usage relevé “moyen”, et l’usage relevé littéraire.

 

En français parlé, nous n’avons que deux SV comprenant le subjonctif : fasse et ait fait (subjonctif présent et subjonctif passé selon les désignations traditionnelles) ; dans cet usage la forme même du subjontif imparfait n’existe pas et par conséquent la règle de concordance n’existe pas non plus. On dira aussi bien je veux qu’il vienne et je voulais qu’il vienne.

Dans l’usage relevé moyen, nous en avons quatre : fasse et ait fait , auxquels s’ajoutent fît  et eût fait. Dans cet usage, la règle de concordance s’énonce ainsi :

quand le verbe régissant est au présent ou au futur, le verbe de la subordonnée se met au subjonctif présent (ou passé) : je veux qu’il vienne ; quand ce verbe régissant est au passé ou au conditionnel, le verbe de la subordonnée se met au subjonctif imparfait (ou plus-que-parfait) : je voulais qu’il vînt.

 

En d’autres termes, dans cet usage, on ne peut jamais opposer fasse à fît, ni ait fait à eût fait, dans le même contexte. Donc fasse et fît ne sont pas des unités à part entière, ce sont deux variantes  de la même unité (le subjonctif), variantes conditionnées par le temps du verbe régissant. En revanche, l’opposition fasse / ait fait permet de dégager dans ait fait une deuxième unité, le parfait ; et les deux SV ait fait et eût fait, qui manifestent le même ensemble de choix {subjonctif + parfait}, sont aussi des variantes conditionnées.

Tout ce qui précède ne pourrait pas s’appliquer au troisième usage (relevé littéraire), car dans cet usage où on peut effectivement opposer fasse / fît (et ait fait / eût fait) il s’agit de deux unités à part entière représentant un choix et dotées d’un sens spécifique.

C’est ce dernier cas que je voudrais évoquer ici, celui du fameux vers de Racine (Andromaque I,4) :

On ne craint pas qu’il venge un jour son père,

On craint qu’il n’essuyât les larmes de sa mère.

Quand on trouve un tel usage chez un auteur contemporain on peut soit le considérer comme une « faute », un écart par rapport à l’usage du français écrit moyen d’aujourd’hui, soit comme un vestige de l’ancienne langue qui s’est conservé dans la langue littéraire ; Le Bon usage (1991, § 869) en cite plusieurs exemples, mais qui ne sont pas tous de même nature. Dans certains exemples en effet, la langue offre une autre possibilité d’expression (le conditionnel présent) : En est-il un parmi vous qui consentît ? (consentirait)

Il n’y a pas de saint qui ne devînt enragé si on le traitait comme un petit enfant. (deviendrait)

Par contre après le verbe craindre la substitution du conditionnel présent est impossible ; et le recours à l’usage ancien est en quelque sorte justifé car le subjonctif présent, dans ces exemples ne rendrait pas aussi bien l’idée voulue par l’auteur :

On craint que la guerre, si elle éclatait, n’entraînât des maux incalculables.

Si on supprime la subordination on obtient un énoncé autonome : la guerre, si elle éclatait, entraînerait des maux incalculables.

Il en va de même pour l’exemple de Robert Kemp :

Je crains que, dans un cas semblable, la « renaissance » amoureuse ne s’effectuât pas facilement.

On le voit, il n’est pas facile pour le descripteur de dégager le système verbal du français. Pour être cohérent, il lui faudrait distinguer ici trois registres et donc poser trois systèmes verbaux (un pour chaque registre).

 

  1. Proust et les « fautes » de Flaubert : le pronom personnel anaphorique.

J’en viens maintenant à mon deuxième exemple, celui du pronom personnel anaphorique. Le point de départ de ma réflexion, ce qui m’a donné l’idée même de cette communication, c’est une courte remarque faite par Proust dans une chronique publiée dans la N.R.F en janvier 1920[2] où il réagissait à un article de Thibaudet sur le style de Flaubert paru dans un numéro précédent de la même revue. On y découvre un Proust passionné de grammaire, parlant de « correction grammaticale », de « fautes », de « beauté grammaticale », de « règles de syntaxe » et critiquant ainsi l’emploi du pronom personnel chez Flaubert : « Pour arriver à ce même but Flaubert se sert souvent des règles qui régissent l’emploi du pronom personnel. Mais dès qu’il n’a pas ce but à atteindre, les mêmes règles lui deviennent complètement indifférentes. Ainsi dans la deuxième ou troisième page de L’éducation sentimentale, Flaubert emploie « il » pour désigner Frédéric Moreau quand ce pronom devrait s’appliquer à l’oncle de Frédéric, et, quand il devrait s’appliquer à Frédéric, pour désigner Arnoux. Plus loin le « ils » qui se rapporte à des chapeaux veut dire des personnes, etc. Ces fautes perpétuelles sont presque aussi fréquentes chez Saint-Simon. »

Ce « but » dont parle Proust, c’est un effet de style que Flaubert appréciait beaucoup, par exemple dans cette phrase de Montesquieu où l’on passe brusquement d’un thème à un autre (de il « Alexandre » à elle « la colère »:

« Les vices d’Alexandre étaient extrêmes comme ses vertus ; il était terrible dans la colère ; elle le rendait cruel. »

J’avoue que cette remarque de Proust m’a intrigué : j’ai eu beau lire et relire les premières pages de L’éducation sentimentale en soulignant avec soin tous les pronoms personnels anaphoriques, je n’ai rien découvert de fautif dans leur emploi. Pour nous, linguistes d’aujourd’hui, la seule règle c’est que le message soit clair et que chaque pronom anaphorique trouve son référent sans équivoque. Mais peut-être que la grammaire qu’on a enseignée à Proust et à laquelle il se réfère implicitement était très normative et qu’elle avait inventé des règles concernant l’emploi des pronoms anaphoriques.

  1. Car.

J’en viens maintenant aux difficultés que suscite le maniement de car en français. Cette unité significative a donné lieu à une littérature abondante ; cet intérêt porté à car dure depuis des dizaines d’années et il est toujours d’actualité. Beaucoup d’étrangers n’arrivent pas à maîtriser les règles d’emploi de car en français ; bon nombre de locuteurs français et même d’enseignants ne savent même pas qu’il y a des « règles ». J’en suis venu moi-même à m’intéresser à ce petit mot fascinant après avoir lu cette traduction d’un texte de Freud :

« Qu’on ne vienne pas nous dire que l’Etat ne peut pas renoncer à avoir recours à l’injustice,car s’il y renonçait, il se mettrait en état d’infériorité. »[3] La phrase ne comporte aucune incorrection de structure, mais, pour moi, l’emploi de car dans cet énoncé constitue une vraie faute, une faute lourde qui fausse le sens et fait dire à Freud le contraire de ce qu’il veut dire. En effet, d’après le contexte précédent, il est clair que Freud n’assume pas l’opinion contenue dans la causale (car Q) et que le traducteur a employé un car là où il aurait fallu un parce que. Si l’on schématise la phrase en {P car Q}, la présence même de car nous induit à comprendre que P (Qu’on ne vienne pas nous dire que l’Etat ne peut pas renoncer à avoir recours à l’injustice) forme un sens complet et que {car Q} justifie l’énonciation de P par Freud et donc que {car Q} émane de Freud. Pour être plus explicite, il me faut rappeler brièvement comment j’ai analysé le fonctionnement de car en français et le rôle privilégié que j’ai accordé à la commutation car / parce que.[4] Notons tout d’abord que dans toutes les constructions où nous trouvons car, nous pouvons aussi avoir parce que. Par contre il existe des constructions où l’on peut avoir parce que mais où car est exclu. Par exemple on peut avoir (parce que Q, P) mais non (*car Q, P).

De même on peut avoir (c’est parce que Q, que P) mais non (*c’est car Q, que P). On ne relève pas de faute portant sur ces deux tours ; en revanche il y en a un troisième qui peut donner lieu à des fautes. On le sait, car s’oppose à parce que en ce qui concerne la coordination des propositions qu’il introduit. Alors qu’on peut avoir (P parce que Q1 et (parce) que Q2), on n’a que (P car Q1 et Q2). Ce critère est d’ailleurs souvent utilisé pour opposer car « coordonnant » à parce que « subordonnant ». J’ai pourtant trouvé deux exemples de (P car Q1 et que Q2), l’un chez François Mauriac et l’autre chez Apollinaire :

« Je m’enfonçais dans une vie de secrets désordres – très secrets, car je commençais à plaider beaucoup, que « j’étais à mon affaire » comme disait maman, et qu’il s’agissait pour moi de sauver la face. »[5]

« Elle m’a envoyé…une singulière tablette de thé – c’est très gentil mais inutilisable – car il faut faire dissoudre dans de l’eau bouillante et qu’on n’ a pas d’eau bouillante ! ! ! »[6]

Je voudrais dire maintenant comment j’ai conduit ma recherche sur car. Comme je l’ai rappelé tout à l’heure, dans toutes les constructions où nous trouvons car, nous pouvons aussi avoir parce que. Par suite, si l’on part d’énoncés où figure car, on ne peut pas tomber dans ces contraintes de construction, et si parce que ne peut pas commuter avec car, ce sera le signe qu’il y a là une caractéristique pertinente de car. Les exemples où car est « irremplaçable » me donnent ce que j’appelle les « contextes spécifiques » de car. Les traits formels de ces contextes (interrogation, impératif, regret, vocatif, présence de oui / non, incise, prédicat non-verbal, jugement apposé par ce qui) font bien apparaître la valeur fondamentale de car qui sert à justifier une énonciation, un dire.[7]

Ce recours à mon sentiment linguistique n’était qu’un moyen de découvrir ces contextes spécifiques. Une fois ces contextes découverts, la collecte nous en livre un nombre d’occurrences trop grand pour être simplement l’effet du hasard ou du style de tel ou tel écrivain. Aussi, à partir de 15 occurrences d’un contexte donné, ma conviction était faite et je cessais de recueillir de nouvelles occurrences du même type. Je devenais alors attentif surtout aux contre exemples, c’est-à-dire ceux où parce que apparaît dans le territoire réservé à car. Je dois avouer que ma moisson a été maigre car je n’ai que quatre contre exemples à vous proposer : les trois premiers justifient une injonction, le quatrième un jugement.

« Marchons donc vite à ta chaumière parce que j’ai faim et que je suis fatigué. »[8]

« Dites-moi si vous viendriez me voir un mois, mon abbé, parce que cela me déciderait peut-être à louer une grande chose très belle en Touraine. »[9]

« Savoure-les jusqu’à la lie, parce qu’après cela, il ne reste rien pour toi. »[10]

« (Jean Cocteau) fut le premier à le faire (exposer l’homosexualité) avec ce courage, dans notre pays, parce qu’André Gide y mettait des formes, des mystères. »[11] {Parce que Q} ici justifie P à la façon de {car Q} : « on peut dire que Cocteau fut le premier parce que Gide le faisait en y mettant des formes. »

 

Comme on l’a vu, il n’est pas facile de prendre les auteurs classiques en flagrant délit de faute – à moins de le faire avec la désinvolture d’un Proust. Néanmoins j’ose espérer que notre réflexion n’aura pas été inutile car elle nous a permis de réexaminer la règle de la concordance des temps et de constater que les écrivains sont contraints dans certains cas, de recourir à des usages anciens pour rendre une nuance impossible à exprimer autrement. Dans notre deuxième exemple nous avons découvert un Proust grammairien, censurant à tort Flaubert, mais posant un vrai problème renouvelé par les recherches actuelles sur la textualité et la continuité thématique. Enfin grâce à notre troisième exemple, nous avons pu montrer l’importance des recherches sur l’énonciation.Les nouveaux territoires conquis récemment par la linguistique permettent une analyse plus fine des énoncés et donc une caractérisation plus adéquate de certains écarts et pourraient éventuellement donner lieu à des applications didactiques.

Notes

[1]  Cette sélection résulte de l’action convergente de différents facteurs comme l’école, la critique littéraire, les modes etc…

[2]  Cette chronique intitulée « A propos du « style » de Flaubert » est reprise dans Chroniques, Paris, N.R.F, Gallimard, 1927 et 1943, 242 p.

[3]  FREUD, Essais de psychanalyse, Paris, P.B. P., 1977, p. 241. Le texte allemand a weil « parce que »et non pas denn « car ». Cette faute a été corrigée dans l’édition de 1981 : « Qu’on n’objecte pas que l’Etat ne peut renoncer à l’usage de l’injustice parce qu’il se porterait alors préjudice. »

[4]  Voir Fernand BENTOLILA, « Car en français écrit » in La Linguistique, vol 22, fasc. 2 / 1986.

[5]  François MAURIAC, Le nœud de vipères, Paris, Athéna,1948, p. 44.

[6]  APOLLINAIRE, Lettres à Lou, Paris, Gallimard, 1990, p. 400.

[7]  Selon Salvador GUTTIEREZ (communication personnelle), la cause de l’énonciation se marque en espagnol par por que suivi d’une pause : il oppose Juan fuma, por que tose « Jean fume car il tousse » vs Juan tose por que fuma « Jean tousse parce qu’il fume ». Le premier énoncé ne répond pas à la question Porque fuma Juan ? mais à la question Porque dices que Juan fuma? On ne peut pas segmenter l’énoncé ainsi : Si Juan fuma,es por que tose ; il faut segmenter : Si dices que Juan fuma,es por que tose. Le second énoncé répond à la question Porque tose Juan ? et on peut le segmenter ainsi : Si Juan tose,es por que fuma.

[8]  Balzac, Le vicaire des Ardennes, ed. Gasnier, 1966, p. 259.

[9]  PROUST in Le Monde, 26 juillet 1985.

[10]  François Mauriac, Le nœud de vipères, Paris, Athéna,1948, p. 24.

[11]  Le Nouvel Observateur, 30 septembre 1983.