Compatibilités, exclusion mutuelle et contextes d’opposition

Fernand Bentolila

L’application de la théorie au classement des unités significatives m’a posé quelques problèmes dans mes travaux de description linguistique. Il m’a paru intéressant de reprendre ici certains de ces problèmes pour les soumettre aux fonctionnalistes et ouvrir un débat sur les pratiques des descripteurs en ce domaine. Je suis persuadé qu’un tel débat ne peut qu’être bénéfique pour la clarification et l’amélioration des instruments théoriques.

Je partirai de la définition d’une classe selon André Martinet : « Forment une classe les monèmes qui présentent les mêmes compatibilités, à la condition qu’ils s’excluent mutuellement à un même point de la chaîne ».[1] Ces deux critères ( compatibilités et exclusion mutuelle ) ne sont pas toujours d’un maniement facile.

1         Les compatibilités

Le terme même de compatibilités, défini comme les possibilités relationnelles, semble choisi à dessein pour son caractère vague comme un hypéronyme qui permettrait de ne pas entrer dans le détail des fonctions syntaxiques. D’autre part, on peut se demander si l’on doit prendre en compte toutes les compatibilités  ( au risque d’aboutir à une poussière de classes peu fournies) ou seulement une partie d’entre elles. Enfin doit-on s’en tenir rigoureusement aux compatibilités de classe à classe ?

Il est à noter que toutes les compatibilités ne sont pas équivalentes. Certaines sont plus importantes que d’autres pour la caractérisation différentielle des classes. En français, par exemple, on pourrait fort bien définir la classe des noms seulement par la compatibilité avec la classe des DGN. Toujours en français le cas de quel ? est intéressant à cet égard. Bien qu’il ait une compatibilité qu’il ne partage pas avec les autres DGN, à savoir la possibilité de fonctionner comme prédicat à copule (quel est cet homme ?), je le range avec les DGN car la compatibilité avec les noms me paraît plus importante. [2]

Après ce premier choix (exhaustivité ou sélection des compatibilités), le descripteur doit décider s’il énumère les compatibilités « en vrac » ou en les classant et même en les hiérarchisant.

Une fois qu’on a recensé les compatibilités des numéraux cardinaux en français, on ne peut pas les énumérer en vrac car cela ne clarifierait en rien le fonctionnement de la langue ; le descripteur est contraint en quelque sorte d’ordonner, de classer ces compatibilités. Et pour cela il peut s’appuyer sur le système lui-même qui nous offre des modèles et nous permet de poser la triple nature des numéraux cardinaux qui peuvent fonctionner comme des DGN (deux garçons), des adjectifs (les deux garçons) ou des quantitatifs (deux d’entre eux sont venus).[3]

Le cas des numéraux est particulier. Mais même dans le cas général on ne peut pas présenter les compatibilités dans le désordre. Lors de mes « recherches préliminaires » pour la GFF j’avais ressenti le besoin de hiérarchiser la présentation des compatibilités. C’est ce que fait la GFF qui classe les compatibilités du nom en trois groupes et les énumère dans l’ordre suivant :

(1) En tant que prédicat : voici un fermier

(2) En tant que déterminé (noyau) : le fermier

(3) En tant que déterminant : il a vu le fermier.

Elle ne précise pas toutes les fonctions du nom mais elle les évoque de façon indirecte.

Peut-on se passer de faire référence aux fonctions et s’en tenir aux possibilités relationnelles sans plus de précision ? Pour ma part, dans ma pratique de descripteur, je n’y ai pas réussi.

En berbère les adverbes et les pronoms interrogatifs se caractérisent par une seule et même compatibilité (avec les verbes). Si on ne fait pas référence aux fonctions (sujet, objet / circonstant) on aboutit à la même définition pour les deux classes, ce qui n’est guère satisfaisant.

Une autre question peut se poser à propos de compatibilités. Doit-on s’en tenir strictement aux compatibilités de classe à classe ou bien peut-on avoir recours à d’autres types de compatibilités, comme par exemple la compatibilité avec une unité ? Pour définir la classe des nominaux quantitatifs en français[4]  j’ai eu recours aux trois caractéristiques suivantes que j’ai utilisées comme critères, comme discriminants :

(1) l’expansion par de ou d’entre + nominal au pluriel.

je connais quelques-uns de ces étudiants

 cette expansion nominale peut être  pronominalisée par en:

 j’en connais quelques-uns.

(2) l’expansion par de + adjectif.

N il y en a quelques-uns de sympathiques.

(3) l’expansion par une relative.

il y en a quelques-uns  qui travaillent.

Notons que pour  (1), ce qui est pertinent ce n’est pas la compatibilité avec les noms en soi mais la possibilité de pronominaliser l’expansion partitive par le pronom en.[5]  Le recours à ces trois critères (en, de + adjectif, relative)  permet d’opérer une partition dans les pronoms indéfinis de la grammaire traditionnelle et de regrouper dans  une 1° classe des  unités qui expriment la quantité et fonctionnent comme des représentants ; à la suite de Brunot et d’autres devanciers, je les appelle les quantitatifs. Cette désignation reflète bien l’homogénéité fonctionnelle et sémantique de la classe : les unités regroupées ici sont des anaphoriques en même temps que des quantitatifs; tandis que les unités de la 2ème classe ne satisfont qu’à deux des trois critères (de + adjectif, relative) et n’ont pas cette valeur anaphorique : je propose de les appeler les indéfinis proprement dits.

 

2         L’exclusion mutuelle : le cas de l’impératif

En français une longue tradition grammaticale nous a habitués à considérer l’impératif comme un DGV. Mais il ne faut pas se laisser abuser par la morphologie c’est-à-dire par le fait que formellement l’impératif semble se réaliser comme un morphème porté par le verbe. En fait l’impératif n’a aucune forme spécifique : il se confond avec le présent sauf pour quatre verbes (être, avoir, savoir, vouloir) où il se confond avec le subjonctif. Sa seule marque véritable c’est l’absence du pronom personnel sujet.

Au moment de classer l’impératif on s’aperçoit qu’il est en rapport d’exclusion avec tous les autres DGV ce qui n’a rien d’étonnant si l’on considère qu’il réalise une opération énonciative (l’injonction) qui s’oppose aux autres opérations énonciatives telles que l’assertion ou l’interrogation. Donc l’impératif ne s’oppose pas à tel ou tel DGV particulier mais à tous les DGV en bloc, en tant qu’ils apparaissent dans des énoncés non injonctifs et sont exclus de l’injonction.

Le rôle de marqueur d’opération énonciative apparaît plus clairement dans une langue comme le coréen où les trois opérations énonciatives fondamentales sont exprimées par des unités qui apparaissent obligatoirement dans tout énoncé à prédicat verbal, toujours à la même place (à la fin) ; par exemple, dans un registre honorifique donné on oppose ta « assertif », ni « interrogatif » et la « injonctif ».

C’est pourquoi il vaut mieux mettre l’impératif à part au moment de donner une image du système verbal d’une langue.

 

3         Les contextes d’opposition

 

Nous venons de le voir, les contextes où on effectue la commutation doivent être pertinents. S’ils ne remplissent pas cette condition on se retrouve avec des unités disparates qu’on ne peut plus classer. Prenons l’exemple des systèmes verbaux.

Les systèmes verbaux, tels qu’ils sont dégagés et mis en tableau par les linguistes, ne constituent pas toujours des ensembles homogènes. Souvent, en effet, les DGV  ne sont pas susceptibles de s’opposer l’un à l’autre dans n’importe quel contexte. Il y a, dans chaque langue, des contextes pertinents d’opposition : il appartient au descripteur d’en dresser la liste.[6]

Les tableaux de conjugaison de la grammaire traditionnelle étaient purement morphologiques : on y recensait tous les SV qui pouvaient se rattacher formellement à un verbe donné. On se demande pourquoi on n’y ferait pas figurer la danse comme nom d’action du verbe danser, danseurcomme nom d’agent etc. Cette représentation qui ressemble aux axes de coordonnées des mathématiciens met en abscisses les modes et en ordonnées les temps ; elle risque de donner lieu à des conclusions erronées. Certains pourront croire que l’unité imparfait présente dans il faisait se retrouve dans il fît.

Je voudrais signaler maintenant une erreur plus subtile, une erreur de « spécialistes ». Dans le Dictionnaire de didactique des langues les auteurs citent un exemple pour illustrer l’application du concept de neutralisation en grammaire : “L’opposition présent / futur réalisée morphologiquement à l’indicatif (mange / mangera ; suis / serai) est neutralisée au subjonctif.” Il semble que les auteurs soient partis de la notion traditionnelle de mode et qu’ils aient voulu dire que dans l’indicatif on a un présent et un futur alors que dans le subjonctif on n’a pas de futur.

Je ne reviens pas sur ma critique de la classe des modes et de la classe des temps[7]. Mais même si ces modes étaient dégagés par des procédures rigoureuses et convaincantes, ils constitueraient un système, c’est-à-dire une structure abstraite, un modèle construit, postulé par le chercheur pour rendre compte de la réalité des faits et du fonctionnement de la langue. Peut-on alors parler de neutralisation en se référant à des contextes qui ne sont pas définis dans la chaîne mais dans le système ? Rappelons ici que pour la neutralisation des phonèmes, les contextes sont définis dans la chaîne et jamais dans le système. Transposé en phonologie, l’énoncé du Dictionnaire de didactique ne ressemblerait à rien ; c’est comme si, pour caractériser un système phonologique

p t k
b g

 

On disait : “l’opposition sonore / sourde manifestée dans les labiales et les gutturales est neutralisée dans les dentales.” En fait, le phonologue se contente de noter l’absence de sonore dans l’ordre des dentales et conclut que la sonorité ou la sourdité n’est pas un trait pertinent dans le cas de la dentale.

Il y a dans la GFF  (§ 3.5) une formulation hasardeuse avec un emploi du terme de neutralisation qui mériterait d’être clarifié : « les différences de temps tendent à se neutraliser en présence du subjonctif. Cette neutralisation est pleinement acquise dans le cas de l’infinitif et du participe ».

Je rappelle brièvement les points que j’ai abordés. Doit-on prendre en compte toutes les compatibilités ou opérer une sélection et ne retenir que celles qui nous paraissent pertinentes pour le but recherché, à savoir l’établissement de classes homogènes avec des définitions spécifiques bien différenciées suffisantes pour les caractériser ? Peut-on se passer de faire référence aux fonctions ? Ne faut-il pas dans certains cas sortir de la règle étroite des compatibilités de classe à classe et avoir recours à des transformations comme la pronominalisation ? L’exclusion mutuelle peut donner lieu à des conclusions erronées si on ne l’applique pas dans des contextes pertinents. Pour l’impératif ce contexte c’est celui des opérations énonciatives. Enfin j’ai montré qu’il n’était pas inutile de rappeler que cette exclusion mutuelle devait se définir dans la chaîne et non dans le système.

 

Liste des abréviations

 

DGN : déterminants grammaticaux du nom

DGV : déterminants grammaticaux du verbe

GFF : Grammaire fonctionnelle du français

SV : syntagmes verbaux

 

Notes

[1] Syntaxe générale,  $ 5.3

[2]  Notons que les zoologistes intègrent le guépard dans la famille des félidés, bien qu’il soit le seul à avoir des griffes non-rétractiles.

[3]  Bien entendu, le descripteur peut ne pas poser de classe des numéraux cardinaux et les intégrer dans les trois classes préalablement définies (DGN, adjectifs, quantitatifs).

[4]  Voir ma contribution dans Hommage à Denise François

[5]  Ce paragraphe est une réponse aux remarques pertinentes de Christos Clairis (communication personnelle). Voir aussi Travaux du SELF 1991-1992, UFR de linguistique, Paris V.

[6]  Voir F.B Introduction  à Systèmes verbaux. p. 31

[7]  Voir F.B Introduction  à Systèmes verbaux. p. 29