Le prédicat

Fernand Bentolila

L’élimination des expansions dans un énoncé nous livre des ensembles qu’on peut appeler énoncés minimums ou syntagmes prédicatifs ; ces syntagmes prédicatifs sont de formes variées et très souvent ils se laissent segmenter en deux parties. Par exemple, Pierre part : Pierre // part et dans ce cas nous disons que part est le prédicat et Pierre le sujet, car toutes les expansions d’un tel énoncé se rattacheront en dernière analyse au verbe part.

Mais dans bien des cas l’élimination des expansions nous livre des ensembles où la hiérarchisation des deux parties constitutives (en actualisateur + prédicat) n’est pas facile à établir.

Soit en français, l’énoncé il y a du pain : qu’est-ce qui _ dans une définition préalablement donnée du prédicat _ nous permet de décider que pain est le prédicat et il y a l’actualisateur ? Ne vaudrait-il pas mieux poser un type de syntagme prédicatif qu’on se contenterait de décrire en termes formels : un existentiel il y a et un nominal pain, sans établir de hiérarchie entre les deux ?

En l’absence de procédures formelles fiables les descripteurs décident de façon arbitraire, suivant leur humeur, d’accorder le statut de prédicat à l’un ou l’autre des deux éléments qui constituent le syntagme prédicatif. Prenons l’exemple de l’arabe dialectal marocain :

 ɛand i lflus “chez moi argent” > “j’ai de l’argent”.

Certains feront de lflus le prédicat et de  ɛand-i l’actualisateur en s’appuyant sur le fait que le nom lflus est susceptible de recevoir plus d’expansions que le pronom personnel i “moi”. D’autres feront de  ɛand-i “chez moi” le prédicat en arguant que le syntagme  ɛand-i s’est grammaticalisé en une espèce de verbe susceptible d’être déterminé par la négation ma…ʃ  :

ma  ɛand-i ʃ lflus “je n’ai pas d’argent”.

En berbère on note la présence de prépositions dans de nombreux syntagmes prédicatifs :

ɣr s ṛṛas “dans lui tête” > “il est intelligent”.

dans cet exemple le descripteur est tenté de faire du syntagme prépositionnel ɣr-s un actualisateur et du nom ṛṛas le prédicat. Mais dans les trois exemples suivants on préfère accorder le statut de prédicat au syntagme régi par la préposition :

kull lmudir s iǧǧ llɛadad “chaque directeur avec un nombre” > “chaque directeur a son contingent d’élèves”.

kull iǧǧ s taddart nn-s “chacun avec maison de-lui” > “chacun a sa maison”

lfikra nn-ʃ am ti n-sn “opinion de-toi comme celle de-eux” > “ton opinion est comme la leur”.

Il semble qu’on soit amené à cette analyse par des considérations logico-sémantiques : on présente un thème ( lfikra nn-ʃ “ton opinion” ) et on dit quelque chose de ce thème ( am ti n-sn “comme la leur” ).

Je pose ici la même question que plus haut : disposons-nous d’une définition du prédicat qui nous permette de trancher dans ces cas douteux ? Dans certains tours la préposition se répète devant chacun des deux termes du syntagme prédicatif :

am timllalin din ttaṛw, am rriʃ n tqunbɛt “comme oeufs que elle-pond, comme plumes de alouette” > “les oeufs que pond l’alouette ont la même couleur que ses plumes.”

En français nous avons des corrélations analogues : plus on est de fous plus on rit; et l’analyse s’appuie sur la sémantique ( plus on rit est la conséquence de plus on est de fous ) et la morphologie ( ordre des deux propositions, la conséquence venant

après la cause ).

Dans certains énoncés interrogatifs berbères, constitués d’un pronom interrogatif et d’un participe, le descripteur a du mal à dégager le prédicat :

maʃ idhṛn ? ( < may aʃ idhṛn ) “quoi à-toi semblant ?” > “qu’en penses-tu ?”

wakid s imunn ? ( < wi akid s imunn ) “qui avec lui étant-allé ?” > “qui l’a accompagné ?”

Dans ce dernier exemple on pourrait aussi bien considérer comme le prédicat l’un ou l’autre des deux termes : soit le participe imunn ( “qui est le étant allé ?” ), soit le pronom interrogatif wi ( “le étant allé c’est qui ?” ).

Il est probable que nous avons ici une focalisation : “c’est qui le étant allé ?” > “qui est-ce qui est allé ?”

Pour faire apparaître cette focalisation on peut comparer avec l’énoncé suivant où le focalisateur ay n’est pas amalgamé :

man-di-sn ay dd iṛaḥn ? “lequel-d’entre-eux ( focalisateur ) vers-ici étant-venu ? > “c’est lequel d’entre eux qui est venu ?”

Ceci m’amène à ma dernière remarque : quand il est clair qu’on a affaire à un énoncé à focalisation, il vaut mieux considérer cette focalisation comme une opération spécifique s’ajoutant aux relations syntaxiques de base. Soit l’énoncé c’est demain que je pars ; si on supprime la focalisation qui affecte ici l’élément demain, on obtient l’énoncé de base je pars demain où le prédicat pars se laisse facilement dégager. Cette analyse resterait valable même pour les cas où la focalisation est purement formelle et mécanique comme dans les tours interrogatifs berbères où l’emploi du focalisateur ay est obligatoire :

mlmi ay uḍant ? “quand (foc.) elles-furent-démolies ?” > “c’est quand qu’elles furent démolies ?” > “quand furent-elles démolies ?”

mism ay dʒu lxdnt u n ʃʃifur ? “comment (foc.) il-est travail ce de chauffeur ?” > comment est ce travail de chauffeur ?”

mʃḥal ay di-s dzrɛd ? “combien (foc.) dans-lui tu-as-semé ?” > “combien [ de mesures ] y as-tu semées ?”

 

Conclusion.

Nous ne disposons pas d’une définition du prédicat qui soit opérationnelle dans tous les cas. Nous devons donc, à partir des difficultés rencontrées dans la description des langues, travailler à améliorer nos instruments d’analyse. En attendant, dans beaucoup de cas, il serait plus prudent de ne pas pousser l’analyse au-delà des syntagmes prédicatifs.