Proverbes et énigmes amazighs

Fernand BENTOLILA

Pourquoi associer ici proverbes et énigmes? Cela tient au hasard de mes recherches; mais comme on dit, “il n’y a pas de hasard”! En fait j’ai tout de suite été séduit par ces 2 formes courtes de la poésie amazighe. Je parlerai donc ici du plaisir littéraire que m’a procuré la lecture des proverbes et des énigmes; car c’est par la collecte et la lecture que je les ai découverts. Bien entendu, pour un amazighophone, cette découverte se fait (ou devrait se faire) dans l’échange langagier (dans le cas des proverbes) et dans le jeu ou la joute (dans le cas des énigmes). En effet, les choses évoluent très vite et pour les jeunes générations cet apprentissage devient de plus en plus aléatoire. Comme en occident, on voit se réduire sans cesse le nombre de proverbes compris ou utilisés par les jeunes.

Dans les proverbes et les énigmes, comme dans la poésie en général, l’attention est focalisée sur la forme. En ce qui concerne l’énigme, cette focalisation saute aux yeux parce que d’une part l’Œdipe (le questionné) va mâcher et remâcher le texte de l’énigme et d’autre part, la formule d’introduction est une manière de ritualiser le jeu de l’énigme.

A une époque plus ancienne, les énigmes, comme la poésie, donnaient lieu à des joutes où deux groupes s’affrontaient. Pour un mariage par exemple, ces joutes jalonnaient les moments importants de la fête : promesse de la fiancée, souper (application du henné), remise des cadeaux. De nos jours cette tradition s’est le plus souvent perdue ; mais même s’il est devenu un simple passe-temps familial, le jeu des énigmes a gardé une partie du rituel ancien. Les formules de présentation si souvent difficiles à interpréter et qui varient beaucoup d’une région à l’autre renvoient à ce rituel. Par exemple à Oum jeniba, village du Moyen Atlas où j’ai enquêté, toute présentation d’énigme commence par la même formule stéréotypée : hazix awn tt nn ” je donne à deviner/à vous / la / vers là-bas” > “je vous la donne à deviner”. Au Niger on a une formule très proche : ‘nzuraà  kawan in ” je pose une devinette/ à vous/ vers là-bas”.

Dans le proverbe on trouve aussi cette force de focalisation qui découle déjà du fait qu’il se donne comme tel, comme proverbe, c’est-à-dire comme une parole qui vient de loin, avec l’autorité du grand âge et qui est reconnue comme vénérable par la société.

En amazigh, les proverbes sont parfois des formes courtes de poésie où sont mis en oeuvre des procédés traditionnels (mètre, assonances, rimes, images) comme on peut le voir dans les exemples suivants :

tzra ysrman

tƒttu sriman

«Elle vit les poissons

Et oublia Slimane».

 

asif ifstan a itsttan

«Fleuve silencieux, fleuve qui engloutit».

ssufà in d nsan

ma iå¨an mad ttcan ?

«Quand tu sors tes enfants habille-les bien

Car qui remarquerait ce qu’ils ont mangé ?»

wan mi àr irdn

rtln as arn

«Celui qui a du blé

On lui prête la farine».

scsu x arwa

ramrac x arŸa

“Le couscous, c’est la sauce

Le mariage, c’est l’amour.”

 

Souvent l’énigme se présente sous forme de distique (2 vers rimés de 4 ou 5 pieds):

jbdà d amrar

inhd wdrar. — taxsayt

“Je tire sur la corde

la montagne s’ébranle. — la courge.”

s uflla tqbí

s daxl tcbí. — takrmust

“Au dessus elle est hargneuse

au dedans elle a bon cœur. — la figue de barbarie.”

tkku íisan, tkk bisan

tkk mani ulli ttkkn iysan. — ta¨¨ñast

“Elle va par monts et par vaux,

elle va là où ne vont pas les chevaux. — la balle de fusil.”

On peut avoir des créations libres pour le pur plaisir de l’assonance:

ínncrus, bnncrus

iànan aflla ucrus. — taílast

“Nœud sur nœud,

ça ronchonne sur les nœuds. — le tapis.”

 

Le plus souvent, ce qui séduit dans les proverbes, c’est l’expression métaphorique.

On y trouve des images très fortes ou des détails finement observés. Ainsi l’amazigh dit de celui qui désire l’impossible : lla ittsal x iåuran n tajutt

«Il cherche les racines du brouillard»; ou bien la ittamå azwu ikms aman

“il attrape le vent et empaquette l’eau”; ou bien encore la idmm² ad yamå tili ns “il espère attraper son ombre”. Si quelqu’un veut à tout prix se mêler à une conversation, sans même savoir de quoi on parle on dira de lui : «Comme un chien sourd aboie parce qu’il voit les autres bâiller»; s’il intervient dans un conflit qui ne le concerne pas, on dit de lui la itkccam ingr iccr d uksum “il s’introduit entre l’ongle et la chair” (cf “il ne faut pas mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce”). Les amazighs ont un proverbe pour ridiculiser l’homme qui change sa décision pendant la nuit, sous l’influence de sa femme : «La parole de la nuit annule celle du jour». Ils se méfient de la parole sous la couverture (ljma²t nddw-faggu). D’ailleurs proverbe et énigme se présentent parfois sous la même forme : si une femme se montre trop généreuse envers les étrangers et oublie ses proches, on dira d’elle à Marrakech : «Elle ressemble à une aiguille : elle habille les autres et elle, elle reste nue» (ar. dial.). La deuxième partie de ce proverbe est une devinette dont la clé est l’aiguille.

Les énigmes aussi sont riches d’images fortes, “nécessaires”, où la réalité est finement observée et saisie de manière magistrale. Pour qui n’est pas allé au Mzab il est difficile de sentir la vérité de l’énigme IX, 25 : “Petite bouche, petite bouche, il ouvre sa bouche et lève ses bras vers le ciel — le puits”. Mais une fois que vous avez vu un puits du Mzab, l’image se grave dans votre mémoire une fois pour toutes. Avez-vous jamais observé un chameau en train de brouter ? Si oui vous savez déjà qu’ “il moissonne sur la terre et dépique dans le ciel”. Sinon, retenez cette énigme et regardez et apprenez à voir. Car souvent les énigmes nous apprennent à voir, à ouvrir les yeux, ces “deux fèves qui ensemencent le monde”.

 

Et maintenant regardez votre pied. Que voyez-vous ? — une certaine taille, une voute plantaire peut-être affaissée, une cheville ? Vous avez râté l’essentiel, c’est-à-dire le berger conduisant son petit troupeau (III, 3) : igg inddh xmsa, “un qui conduit cinq — le talon et les orteils”. Désormais votre oeil est instruit par l’énigme et devient sensible à cette “solidarité” du talon et des orteils.

 

Ce qui frappe aussi parfois c’est une codification et une polyvalence abstraite de certaines images récurrentes : par exemple le cavalier sur sa monture pourra symboliser toute chose suspendue en l’air, aussi bien l’épi de maïs que la bouilloire posée sur le trépied, le couscoussier sur la marmite ou encore l’outre pleine sur le dos d’une femme.

 

Cette puissance poétique des images peut se retrouver dans des traditions littéraires apparemment très éloignées comme par exemple celles de la France ou du Japon. Mallarmé dans le dernier vers de “Las de l’amer repos…” est tout près de l’énigme quand il peint “trois grands cils d’émeraude, roseaux”. Mais surtout les lecteurs de Francis Ponge se sentiront immédiatement en amitié avec les énigmes. Il suffit d’ouvrir au hasard Pièces ou Le parti-pris des choses pour faire une ample moisson d’images- énigmes :

 

“Feuilles en pales d’hélice et fruits en perles gluantes” (Le gui)

 

“Une levée de tendres boucliers autour du petit tas d’une poussière fine, plus précieuse que l’or” (La rose)

 

“La tête sous un heaume soudée au thorax, abondamment gréée d’antennes et de palpes d’une finesse extravagante… Douée du pouvoir prompt, siégeant dans la queue, d’une rupture de chiens à tout propos” (La crevette)

 

“Sa feuille d’or tient impassible au creux d’une colonnette d’albâtre par un pédoncule très noir” (La bougie).

 

Toutes ces trouvailles paraîtront moins surprenantes si l’on songe à ce que Ponge dit lui-même de son art poétique. Dans Méthodes  il imagine en effet “une sorte d’écrits (nouveaux) qui, se situant à peu près entre les deux genres (définition et description), emprunteraient au premier son infaillibilité, son indubitabilité, sa brièveté aussi, au second son respect de l’aspect sensoriel des choses…” L’énigme s’apparente aux deux genres retenus par Ponge, mais quand elle définit ou quand elle décrit, c’est pour égarer. Bien entendu la définition que recherche Ponge n’est pas celle du dictionnaire : le poète voulant décrire un objet, “ouvre une trappe” dans son esprit ; à force de ferveur et d’amour il atteint la vérité poétique de l’objet, moment béni “où l’objet jubile,… sort de lui-même ses qualités.” Pour obtenir ce résultat, Ponge recommande de “tenter la chose : la considérer comme non nommée, non nommable et la décrire ex nihilo si bien qu’on la reconnaisse. Mais  qu’on la reconnaisse seulement à la fin : que son nom soit un peu comme le dernier mot du texte et n’apparaisse qu’alors.

 

Ou n’apparaisse que dans le titre (donné après coup).”

 

La ressemblance peut parfois aller plus loin que l’attention aiguè portée aux objets ou la technique poétique. Comparons le texte de Ponge sur la langue avec l’énigme III, 2 :

 

“Sorte de petite pelle — plus ou moins plate et mobile — servant aussi bien à  enfourner la proie qu’à la gâcher avec la salive, à la présenter ou retirer aux mâchoires le moment venu pour la jeter enfin par derrière la glotte dans le gosier.”

 

“Le blanc dépique, le rouge brasse, la mer ramasse. — Les dents, la langue, l’estomac.” (III, 2)

 

Si l’on met à part des différences superficielles — forme plus ramassée et lapidaire de l’énigme —, la démarche est tout à fait analogue ; chaque poète s’efforce d’évoquer l’activité autonome de la langue dans ce qu’elle a d’essentiel et de naturel, à l’aide d’images simples et fortes : l’un nous montre un terrassier, l’autre un paysan.

 

Je terminerai sur une rencontre encore plus surprenante. J’avais en tête la belle énigme de Fatima Amrani  (“Il accompagne l’assassin et tue son propre frère. — Le manche de la hache”) quand j’ai lu dans Méthodes  l’apologue de l’arbre. On y voit un bûcheron couper une branche à un arbre. “Et puis quelque temps après le bûcheron revient et ce jour-là, cette seconde fois, … ses yeux d’arbre se portent sur la cognée que porte le bûcheron, qu’il n’avait presque pas remarquée la première fois, et il reconnaît dans le manche tout neuf de cette cognée le bois de la branche qu’on lui avait enlevée la première fois… Cela devient tragique au moment où notre arbre, non content de se plaindre, de dire : Tu quoque, fili mi, en arrive à penser : Je suis donc du bois dont on fait les haches ? ”

 

Cette coïncidence étonnante nous montre comment la poésie peut transcender les différences de culture et atteindre l’universel quand le poète va à l’essentiel et attire simplement notre attention “sur un fait généralement peu considéré et qui pourtant paraît évident dès qu’on l’envisage” , nous donnant  à voir l’arbre et un certain côté tragique de sa destinée.

Un autre attrait des proverbes réside dans leur caractère parfois énigmatique. Il y a une obscurité qui vient de ce que la culture spécifique dont ils sont issus ne nous est pas familière ; par exemple un proverbe indien (Rob. p. 440) dit : «Quand la mère meurt le père devient un oncle». S’agit-il d’une coutume (analogue à celle qu’on trouve chez les Sémites) qui veut qu’alors le père épouse la sœur de la défunte ? Dans la tradition juive il existe d’ailleurs un proverbe analogue : «Quand le père épouse la tante, il devient un oncle» (Rob. p. 527)

Il y a aussi une obscurité qui vient, pour nous citadins, du fait que nous n’avons pour la plupart jamais observé attentivement les bêtes et les plantes. Quand nous lisons : «L’âne ne boit jamais d’eau claire», il faut, pour bien comprendre l’image, savoir que l’âne a l’habitude, quand il boit, de frapper le sol du sabot et de troubler son eau.

Parfois le proverbe est la conclusion d’un conte : c’est le cas de «Parlez encore un peu de cet âne», «Ce que ta mère t’a appris, ma mère me l’a appris aussi». Et la connaissance du conte éclaire beaucoup le sens du proverbe.

Dans le premier cas il s’agit d’un paysan qui vient de perdre sa femme, il surprend une conversation de ses enfants qui parlent de vendre l’âne pour marier leur père. Puis le temps passe et les enfants ne reparlent plus de ce projet. Le veuf, à qui la solitude commence à peser, dit alors à ses enfants : «Parlez encore un peu de cet âne».

Dans le deuxième conte on assiste à la première sortie d’un souriceau et d’un chaton : ils font connaissance, deviennent les meilleurs amis du monde, passent la journée à jouer ensemble. Le soir venu, chacun rentre chez soi et raconte à sa mère quelle bonne journée il a passée. Chacun subit reproches et réprimandes. Le lendemain, quand le chaton soucieux d’être un vrai chat va chercher le souriceau «pour jouer comme hier», ce dernier lui répond que lui aussi est au courant : «Ce que ta mère t’a appris ma mère me l’a appris aussi».

Notons au passage qu’on voit ici à l’œuvre l’un des modes de création des proverbes : la moralité du conte est détachée de son contexte et elle suffit à elle seule à évoquer le conte c’est -à -dire la situation à laquelle s’appliquait le proverbe à l’origine. Une fois codée, cette moralité commence une nouvelle existence en tant que proverbe. Pour ma part, j’ai gardé le souvenir d’une histoire drôle qu’on racontait il y a une trentaine d’années : une famille pauvre, qui vient d’acheter un billet de loterie, commence à bâtir des châteaux en Espagne : «Si on gagne, on achètera une maison et puis une très belle voiture…» Là-dessus naissait une dispute entre les enfants qui voulaient tous monter devant à côté du chauffeur. Et le père intervenait alors avec autorité, gifflant l’enfant qui ne voulait pas céder cette place privilégiée : «Prends cette gifle et descends de la voiture !» Cette dernière réplique avait été détachée de son contexte et suffisait à évoquer une situation où on se prend à rêver, à croire trop fort à ses rêves ; cette phrase n’a pas réussi à devenir un proverbe mais cet échec même peut illustrer le processus de création du proverbe.

En outre, grâce au proverbe on évite les délayages, les analyses pesantes et les points sur les i. En une formule lapidaire se trouve résumée toute une situation complexe, avec des actions, des sentiments, des espoirs et des craintes ; — c’est pourquoi il est si difficile d’étiqueter avec des «mots-thèmes» la grande richesse de cette expérience. Le proverbe en effet est comme l’aboutissement d’une création artistique de la langue : il s’agit d’une mise en mots particulièrement réussie, de la meilleure saisie possible du réel.

Enfin certains proverbes nous séduisent par une espèce de gaieté dont ils émaillent leur leçon. Cette gaieté se colore de toutes sortes de nuances. Il y a d’abord le sourire malicieux du souriceau disant au chaton : «Ce que ta mère t’a appris, ma mère me l’a appris aussi».

Il y a aussi des litotes savoureuses : au moment de récolter les fruits, la vue des propriétaires de vergers s’affaiblit, car ils craignent les solliciteurs ; le veuf désireux de se remarier ne dit pas à ses enfants : «Où est cette épouse que vous m’aviez promise ? » mais : «Parlez encore un peu de cet âne» – l’âne qu’ils comptaient vendre pour marier leur père.

Les dialogues de sourds produisent immanquablement un effet comique mais les proverbes amazighs n’en abusent pas ; on n’en trouve que trois exemples pour ridiculiser ceux qui sont à côté de la question : «On lui dit “il est court”, il répond “raccourcissez-le”.» «On lui dit “bonjour” il répond “je laboure mon champ de fèves”.» Curieusement on retrouve cette même image en grec (Rob. p. 414) «Bonjour Jean – je sème des fèves». «Je lui dis “je suis stérile” il me répond “comment vont tes enfants ?”»

Enfin cette gaieté peut aller jusqu’à l’humour noir, c’est le cas du proverbe qui met en scène un Rifain particulièrement entêté qui décide d’abattre un voleur de figues ; ce voleur, qui n’est autre que son propre fils, se fait reconnaître ; mais le père, inflexible, lui répond calmement : turi turi ammi íannu «Trop tard, trop tard, cher fils, le fusil est déjà armé» et il le tue.

Tout en étant des créations littéraires authentiques, c’est-à-dire susceptibles de séduire le lecteur de façon universelle, ces proverbes et ces énigmes sont ancrées dans la culture amazighe. On trouve dans les proverbes de nombreuses références au vécu quotidien (activités agricoles, élevage, tissage, poterie, cuisine, souk); je ne citerai qu’un exemple, celui des aleas atmosphérique car il revient souvent: asif ifstan a itsttan “fleuve silencieux, fleuve qui engloutit”.

Cet ancrage dans la culture amazighe est encore plus manifeste dans les énigmes

Pour bien comprendre les énigmes il faudrait avoir maîtrisé et assimilé toute la culture amazighe. Mais cette proposition peut se retourner car la lecture des énigmes est d’un apport irremplaçable pour bien pénétrer cette culture.

 

Pour ma part j’ai toujours été surpris par les connaissances des Amazighs sur les techniques traditionnelles et sur la nature : même quand ils ont passé presque toute leur vie à la ville ils n’auront aucun mal à vous expliquer le vannage, le dépiquage, les constructions en pisé ou comment on écorche une bête. Ils savent comment l’âne boit, en aspirant, sans laper, ils savent aussi qu’il tape du sabot tout en buvant (selon un proverbe amazigh “l’âne ne boit jamais d’eau claire”). Enfin ils connaissent la couleur de la graine du navet même s’ils n’en ont jamais vu, car ils peuvent très bien l’avoir appris par une énigme :

 

(II, 2)4 curdu yurwn azduz — llft  “une puce qui enfante un pilon — le navet”. En effet, quand l’adulte apprend une énigme à l’enfant, il lui montre l’adéquation de l’image : outre la petitesse, la puce et la graine de navet ont en commun la couleur brun foncé.

 

Dans telle énigme (II, 56) c’est le verbe (wzz) qui évoque une pratique traditionnelle, celle d’acheter une bête à plusieurs pour s’en partager la chair : “une puce que se partage (wzz) toute la maisonnée — l’allumette”.

 

Ailleurs (III, 17) on fait allusion aux crues soudaines des oueds : “elle marche sans pieds, creuse sans pioche et tue sans arme — la rivière”.

 

Une énigme du Niger (VIII, 47) montre l’importance du tracé des pistes pour des nomades comme les Touaregs : “j’ai deux sacs de céréales ; de l’un tu prélèves et il augmente, de l’autre tu ne prélèves pas et il diminue” (c’est en marchant qu’on fait le chemin).

 

Pour clore cette partie je commenterai une énigme des Aït Seghrouchen (II, 35) : “soulève l’asilf et aussitôt les agneaux bêlent — les dents”. asilf désigne le pan de la tente qu’on peut relever et qui sert ainsi de porte. Il ne faudrait pas croire qu’on compare simplement deux blancheurs (dents / agneaux) ni retrouver ici l’écho prestigieux des “chèvres accrochées à la montagne de Galaad”. Pour une Amazighe comme Fatima Amrani, qui connaît bien les habitudes des éleveurs, l’image se justifie en profondeur : les agneaux dorment dans la tente avec la famille, les brebis dehors dans un enclos ; le matin dès que quelqu’un sort — et donc soulève l’asilf — , les agneaux bêlent pour qu’on les conduise à leur mère.

Les proverbes ont un attrait de plus que les énigmes : c’est leur contenu moral, la leçon de vie qu’ils nous donnent. Oui, le plaisir littéraire des proverbes s’apparente à celui que procure la lecture des maximes ou des aphorismes.

De quoi parlent ces proverbes ? Ils parlent de l’essentiel, et cela se réduit à quelques observations, toujours les mêmes, qui reviennent dans des sociétés très éloignées l’une de l’autre.

On stigmatise l’impatience, on blâme l’égoïsme, l’injustice, l’hypocrisie,  l’ambition démesurée, la vantardise, le sans-gêne, la mauvaise foi ; on loue la vérité, l’authenticité, l’entraide.

Tout cela est bien connu, mais justement le proverbe ne veut rien nous apprendre de nouveau : sa réussite consiste à saisir la réalité, l’expérience de tout un chacun en peu de mots. Et cette forme lapidaire qui s’est transmise par l’usage est devenue apte à signifier des situations riches et complexes. Ici encore on voit le principe d’économie à l’œuvre dans la langue.

Est-ce ce fond commun d’expérience humaine qui explique qu’on retrouve des proverbes analogues dans des cultures très différentes ?

Parfois, il est vrai, la ressemblance tient au contenu même du proverbe. On retrouve par exemple un même fond de pessimisme en urdu et en chinois ; le urdu dit : «Il y a deux hommes bons, l’un est mort et l’autre n’est pas encore né.» (Rob 441) ; le chinois dit : «Il y a seulement deux sortes d’hommes vertueux : ceux qui sont déjà morts et ceux qui ne sont pas encore nés.» (Rob. 525).

Quand on est dans une situation très difficile on a recours, pour se sauver, à des solutions de désespoir : le français dit : «Un noyé s’accroche à un brin d’herbe.» (Rob. 12) ; l’arménien : «Un homme qui se noie s’accroche à un brin de paille» (Lar 283) ; et l’amazigh : «Celui que la rivière emporte s’accroche à l’aunée».

Quelquefois la rencontre est due au réel qui est le même partout; et si ce réel est finement observé on a des chances de retrouver une image identique ou analogue.

On lit dans un conte amazigh cette belle désignation de Dieu : «Celui qui protège la langue contre les dents.» On a une notation analogue dans un proverbe cinghalais : «La langue est en sécurité même au milieu de trente dents.».

Les rapports conflictuels entre l’arbre et le bûcheron se retrouvent dans les cultures les plus diverses. Deux proverbes indiens utilisent ce conflit pour vanter le juste et sa générosité : «L’arbre ne retire pas son ombre même au bûcheron.» et : «Le juste doit imiter le bois de santal : il parfume la hache qui le frappe.».

Dans une énigme amazighe, le manche de la hache symbolise la trahison : «Il accompagne l’assassin et tue son propre frère.» On retrouve cette image dans bien des proverbes :

«Le manche de la hache se retourne contre la forêt d’où il vient.» paroles d’Ahiqar, VIe siècle avant J.C. (proverbe araméen, Lar p 236) «Quand la hache pénétra dans la forêt, les arbres dirent : “Son manche est des nôtres”.» (proverbe turc, Rob p 472)

«Si on parvient à abattre l’arbre, c’est que le manche de la cognée s’est mis de la partie.» (proverbe malgache, Rob p 495).

En bihari (langue de l’Inde) et en rifain, on a la même image du chat comme pèlerin : le bihari dit : «Après avoir mangé neuf cents rats, le chat part en pèlerinage» (Rob 437); du chat revenu de son pèlerinage, le rifain dit : «L’aspect d’un hadj, mais les yeux d’un chat.» (I, 194) ; en français nous dirions : «Chassez le naturel, il revient au galop.»

Il arrive souvent qu’on trouve des proverbes identiques en amazigh et en arabe dialectal. Ces rencontres doivent être traitées à part. Dans les rapports complexes qu’entretiennent ces deux langues, rapports faits d’apparentement, d’emprunts, de calques, les productions de littérature orale et les proverbes en particulier occupent une place privilégiée. Il suffit de comparer les recueils de proverbes arabes et amazighs : les ressemblances sautent aux yeux immédiatement. Ainsi on trouve en arabe (in Rob) :

p 541 «On ne peut pas porter deux melons d’eau dans la même main.» (cf. II.7)

p 545 «Une seule main n’applaudit pas.» (cf. VII.10 et I.137)

p 546 «Le chameau ne voit pas sa bosse.» (cf. IV. 83)

«Le chat mordu par un serpent craint même une corde.» (cf. VII. 52 et IV. 58)

p 546 «Celui qui s’attend à manger la soupe de son voisin passe la nuit sans dîner.» (cf. IV. 63)

p 541 «Le taureau ne se fatigue pas de porter ses cornes.» (cf. II. 50)

p 541 «Dieu envoie des pois chiches grillés à qui n’a pas de dents.»    (cf. III. 32)

p 541 «Tout mouton est pendu par ses propres pattes.» (cf. III. 49)

p 544 «Une poignée d’abeilles vaut mieux qu’un sac de mouches.»    (cf. IV. 13)

p 546 «Celui qui mange le miel doit souffrir les piqûres des abeilles.» (cf. IV. 85)

Comme pour les ressemblances linguistiques, le chercheur est bien embarrassé pour décider s’il y a eu emprunt et dans quel sens ou s’il y a eu un fonds de civilisation commun où ont puisé les deux cultures (l’arabe et l’amazighe) ; de la même façon qu’en matière de linguistique on peut expliquer certaines ressemblances en se référant à l’apparentement chamito-sémitique. Notons aussi que rien ne voyage plus facilement qu’un proverbe.

Il est temps de conclure. Comme pour les autres productions littéraires, on constatera ici que les proverbes et les énigmes sont des miroirs précieux pour contempler la culture amazighe, et, inversement, une bonne connaissance de la culture amazighe est indispensable pour bien apprécier ces formes poétiques. L’exemple extrême est celui d’un certain type de poésie chinoise où chaque vers comporte une allusion historique indéchiffrable pour un profane. D’autre part, la marque, le sceau de la vraie littérature c’est ce caractère d’universalité, cette faculté , même une fois traduite, de parler à des lecteurs de langues et de cultures très différentes. C’est déjà émouvant d’apercevoir l’unité amazighe dans la constance des formules d’introduction des énigmes, dont la forme certes varie d’un parler à l’autre mais dont le contenu est analogue. Mais c’est encore plus émouvant de retrouver des images identiques dans des énigmes et des proverbes produits par des cultures et des langues non apparentées. Enfin, puisque l’heure est à l’élaboration et à la confection de manuels, est-il besoin de signaler tout le parti qu’on peut tirer de ces formes courtes pour l’enseignement de l’amazigh?